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Théophile Gautier - La morte amoureuse

existât dans deux hommes si différents. C'était une anomalie dont je ne me rendais pas compte, soit que
je crusse être le curé du petit village de ***, ou il signor Romualdo, amant en titre de la Clarimonde.

Toujours est-il que j'étais ou du moins que je croyais être à Venise ; je n'ai pu encore bien démêler ce
qu'il y avait d'illusion et de réalité dans cette bizarre aventure. Nous habitions un grand palais de marbre

sur le Canaleio, plein de fresques et de statues, avec deux Titiens du meilleur temps dans la chambre à

coucher de la Clarimonde, un palais digne d'un roi. Nous avions chacun notre gondole et nos barcarolles

à notre livrée, notre chambre de musique et notre poète. Clarimonde entendait la vie d'une grande

manière, et elle avait un peu de Cléopâtre dans sa nature. Quant à moi, je menais un train de fils de

prince, et je faisais une poussière comme si j'eusse été de la famille de l'un des douze apôtres ou des

quatre évangélistes de la sérénissime république ; je ne me serais pas détourné de mon chemin pour

laisser passer le doge, et je ne crois pas que, depuis Satan qui tomba du ciel, personne ait été plus

orgueilleux et plus insolent que moi. J'allais au Ridotto, et je jouais un jeu d'enfer. Je voyais la meilleure

société du monde, des fils de famille ruinés, des femmes de théâtre, des escrocs, des parasites et des

spadassins. Cependant, malgré la dissipation de cette vie, je restai fidèle à la Clarimonde. Je l'aimais

éperdument. Elle eût réveillé la satiété même et fixé l'inconstance. Avoir Clarimonde, c'était avoir vingt

maîtresses, c'était avoir toutes les femmes, tant elle était mobile, changeante et dissemblable d'elle-même

; un vrai caméléon! Elle vous faisait commettre avec elle l'infidélité que vous eussiez commise avec

d'autres, en prenant complètement le caractère, l'allure et le genre de beauté de la femme qui paraissait

vous plaire. Elle me rendait mon amour au centuple, et c'est en vain que les jeunes patriciens et même les

vieux du conseil des Dix lui firent les plus magnifiques propositions. Un Foscari alla même jusqu'à lui

proposer de l'épouser ; elle refusa tout. Elle avait assez d'or ; elle ne voulait plus que de l'amour, un

amour jeune, pur, éveillé par elle, et qui devait être le premier et le dernier. J'aurais été parfaitement

heureux sans un maudit cauchemar qui revenait toutes les nuits, et où je me croyais un curé de village se

macérant et faisant pénitence de mes excès du jour. Rassuré par l'habitude d'être avec elle, je ne songeais

presque plus à la façon étrange dont j'avais fait connaissance avec Clarimonde. Cependant, ce qu'en avait

dit l'abbé Sérapion me revenait quelquefois en mémoire et ne laissait pas que de me donner de

l'inquiétude.

Depuis quelque temps la santé de Clarimonde n'était pas aussi bonne ; son teint s'amortissait de jour en
jour. Les médecins qu'on fit venir n'entendaient rien à sa maladie, et ils ne savaient qu'y faire. Ils

prescrivirent quelques remèdes insignifiants et ne revinrent plus. Cependant elle pâlissait a vue d'oeil et

devenait de plus en plus froide. Elle était presque aussi blanche et aussi morte que la fameuse nuit dans le

château inconnu. Je me désolais de la voir ainsi lentement dépérir. Elle, touchée de ma douleur, me

souriait doucement et tristement avec le sourire fatal des gens qui savent qu'ils vont mourir.

Un matin, j'etais assis auprès de son lit, et je déjeunais sur une petite table pour ne la pas quitter d'une
minute. En coupant un fruit, je me fis par hasard au doigt une entaille assez profonde. Le sang partit

aussitôt en filets pourpres, et quelques gouttes rejaillirent sur Clarimonde. Ses yeux s'éclairèrent, sa

physionomie prit une expression de joie féroce et sauvage que je ne lui avais jamais vue. Elle sauta à bas

du lit avec une agilité animale, une agilité de singe ou de chat, et se précipita sur ma blessure qu'elle se

mit à sucer avec un air d'indicible volupté. Elle avalait le sang par petites gorgées, lentement et

précieusement, comme un gourmet qui savoure un vin de Xérès ou de Syracuse ; elle clignait les yeux à

demi, et la pupille de ses prunelles vertes était devenue oblongue au lieu de ronde. De temps à autre elle

s'interrompait pour me baiser la main, puis elle recommençait à presser de ses lèvres les lèvres de la plaie

pour en faire sortir encore quelques gouttes rouges. Quand elle vit que le sang ne venait plus, elle se

releva l'oeil humide et brillant, plus rose qu'une aurore de mai, la figure pleine, la main tiède et moite,

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