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Théophile Gautier - La morte amoureuse

fût un démon ; du moins elle n'en avait pas l'air, et jamais Satan n'a mieux caché ses griffes et ses cornes.
Elle avait reployé ses talons sous elle et se tenait accroupie sur le bord de la couchette dans une position

pleine de coquetterie nonchalante. De temps en temps elle passait sa petite main à travers mes cheveux et

les roulait en boucles comme pour essayer à mon visage de nouvelles coiffures. Je me laissais faire avec

la plus coupable complaisance, et elle accompagnait tout cela du plus charmant babil. Une chose

remarquable, c'est que je n'éprouvais aucun étonnement d'une aventure aussi extraordinaire, et, avec cette

facilité que l'on a dans la vision d'admettre comme fort simples les événements les plus bizarres, je ne

voyais rien là que de parfaitement naturel.

« Je t'aimais bien longtemps avant de t'avoir vu, mon cher Romuald, et je te cherchais partout. Tu étais
mon rêve, et je t'ai aperçu dans l'église au fatal moment ; j'ai dit tout de suite « C'est lui! » Je te jetai un

regard où je mis tout l'amour que j'avais eu, que j'avais et que je devais avoir pour toi ; un regard à

damner un cardinal, à faire agenouiller un roi à mes pieds devant toute sa cour. Tu restas impassible et tu

me préféras ton Dieu.

« Ah! que je suis jalouse de Dieu, que tu as aimé et que tu aimes encore plus que moi! « Malheureuse,
malheureuse que je suis! je n'aurai jamais ton coeur à moi toute seule, moi que tu as ressuscitée d'un

baiser, Clarimonde la morte, qui force à cause de toi les portes du tombeau et qui vient te consacrer une

vie qu'elle n'a reprise que pour te rendre heureux! »

Toutes ces paroles étaient entrecoupées de caresses délirantes qui étourdirent mes sens et ma raison au
point que je ne craignis point pour la consoler de proférer un effroyable blasphème, et de lui dire que je

l'aimais autant que Dieu.

Ses prunelles se ravivèrent et brillèrent comme des chrysoprases. « Vrai! bien vrai! autant que Dieu!
dit-elle en m'enlaçant dans ses beaux bras. Puisque c'est ainsi, tu viendras avec moi, tu me suivras où je

voudrai. Tu laisseras tes vilains habits noirs. Tu seras le plus fier et le plus envié des cavaliers, tu seras

mon amant. Être l'amant avoué de Clarimonde, qui a refusé un pape, c'est beau, cela! Ah! la bonne vie

bien heureuse, la belle existence dorée que nous mènerons! Quand partons-nous, mon gentilhomme?

- Demain! demain! m'écriai-je dans mon délire.

- Demain, soit! reprit-elle. J'aurai le temps de changer de toilette, car celle-ci est un peu succincte et ne
vaut rien pour le voyage. Il faut aussi que j'aille avertir mes gens qui me croient sérieusement morte et

qui se désolent tant qu'ils peuvent. L'argent, les habits, les voitures, tout sera prêt ; je te viendrai prendre

à cette heure-ci. Adieu, cher coeur. » Et elle effleura mon front du bout de ses lèvres. La lampe s'éteignit,

les rideaux se refermèrent, et je ne vis plus rien ; un sommeil de plomb, un sommeil sans rêve

s'appesantit sur moi et me tint engourdi jusqu'au lendemain matin. Je me réveillai plus tard que de

coutume, et le souvenir de cette singulière vision m'agita toute la journée ; je finis par me persuader que

c'était une pure vapeur de mon imagination échauffée. Cependant les sensations avaient été si vives, qu'il

était difficile de croire qu'elles n'étaient pas réelles, et ce ne fut pas sans quelque appréhension de ce qui

allait arriver que je me mis au lit, après avoir prié Dieu d'éloigner de moi les mauvaises pensées et de

protéger la chasteté de mon sommeil.

Je m'endormis bientôt profondément, et mon rêve se continua. Les rideaux s'écartèrent, et je vis
Clarimonde, non pas, comme la première fois, pâle dans son pâle suaire et les violettes de la mort sur les

joues, mais gaie, leste et pimpante, avec un superbe habit de voyage en velours vert orné de ganses d'or et

retroussé sur le côté pour laisser voir une jupe de satin. Ses cheveux blonds s'échappaient en grosses

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