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Théophile Gautier - La morte amoureuse

croisée ouverte, emportant avec elle l'âme de Clarimonde. La lampe s'éteignit et je tombai évanoui sur le
sein de la belle morte.

Quand je revins à moi, j'étais couché sur mon lit, dans ma petite chambre du presbytère, et le vieux chien
de l'ancien curé léchait ma main allongée hors de la couverture. Barbara s'agitait dans la chambre avec un

tremblement sénile, ouvrant et fermant des tiroirs, ou remuant des poudres dans des verres. En me voyant

ouvrir les yeux, la vieille poussa un cri de joie, le chien jappa et frétilla de la queue ; mais j'étais si faible,

que je ne pus prononcer une seule parole ni faire aucun mouvement. J'ai su depuis que j'étais resté trois

jours ainsi, ne donnant d'autre signe d'existence qu'une respiration presque insensible. Ces trois jours ne

comptent pas dans ma vie, et je ne sais où mon esprit était allé pendant tout ce temps ; je n'en ai gardé

aucun souvenir. Barbara m'a conté que le même homme au teint cuivré, qui m'était venu chercher

pendant la nuit, m'avait ramené le matin dans une litière fermée et s'en était retourné aussitôt. Dès que je

pus rappeler mes idées, je repassai en moi-même toutes les circonstances de cette nuit fatale. D'abord je

pensai que j'avais été le jouet d'une illusion magique ; mais des circonstances réelles et palpables

détruisirent bientôt cette supposition. Je ne pouvais croire que j'avais rêvé, puisque Barbara avait vu

comme moi l'homme aux deux chevaux noirs et qu'elle en décrivait l'ajustement et la tournure avec

exactitude. Cependant personne ne connaissait dans les environs un château auquel s'appliquât la

description du château où j'avais retrouvé Clarimonde.

Un matin je vis entrer l'abbé Sérapion. Barbara lui avait mandé que j'étais malade, et il était accouru en
toute hâte. Quoique cet empressement démontrât de l'affection et de l'intérêt pour ma personne, sa visite

ne me fit pas le plaisir qu'elle m'aurait dû faire. L'abbé Sérapion avait dans le regard quelque chose de

pénétrant et d'inquisiteur qui me gênait. Je me sentais embarrassé et coupable devant lui. Le premier il

avait découvert mon trouble intérieur, et je lui en voulais de sa clairvoyance.

Tout en me demandant des nouvelles de ma santé d'un ton hypocritement mielleux, il fixait sur moi ses
deux jaunes prunelles de lion et plongeait comme une sonde ses regards dans mon âme. Puis il me fit

quelques questions sur la manière dont je dirigeais ma cure, si je m'y plaisais, à quoi je passais le temps

que mon ministère me laissait libre, si j'avais fait quelques connaissances parmi les habitants du lieu,

quelles étaient mes lectures favorites, et mille autres détails semblables. Je répondais à tout cela le plus

brièvement possible, et lui-même sans attendre que j'eusse achevé, passait à autre chose. Cette

conversation n'avait évidemment aucun rapport avec ce qu'il voulait dire. Puis, sans préparation aucune,

et comme une nouvelle dont il se souvenait à l'instant et qu'il eût craint d'oublier ensuite, il me dit d'une

voix claire et vibrante qui résonna à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier:

« La grande courtisane Clarimonde est morte dernièrement, à la suite d'une orgie qui a duré huit jours et
huit nuits. Ç'a été quelque chose d'infernalement splendide. On a renouvelé là les abominations des

festins de Balthazar et de Cléopâtre. Dans quel siècle vivons-nous, bon Dieu! Les convives étaient servis

par des esclaves basanés parlant un langage inconnu, et qui m'ont tout l'air de vrais démons ; la livrée du

moindre d'entre eux eût pu servir d'habit de gala à un empereur. Il a couru de tout temps sur cette

Clarimonde de bien étranges histoires, et tous ses amants ont fini d'une manière misérable ou violente.

On a dit que c'était une goule, un vampire femelle ; mais je crois que c'était Belzébuth en personne. »

Il se tut et m'observa plus attentivement que jamais, pour voir l'effet que ses paroles avaient produit sur
moi. Je n'avais pu me défendre d'un mouvement en entendant nommer Clarimonde, et cette nouvelle de

sa mort, outre la douleur qu'elle me causait par son étrange coïncidence avec la scène nocturne dont

j'avais été témoin, me jeta dans un trouble et un effroi qui parurent sur ma figure, quoi que je fisse pour

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