bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Arria Marcella. Souvenir de Pompéi

colonnes, les architraves toutes taillées, toutes sculptées, attendent dans leur pureté d'arête qu'on les mette
en place ; ces temples voués à des dieux passés à l'état mythologique et qui alors n'avaient pas un athée ;

ces boutiques où ne manque que le marchand ; ces cabarets où se voit encore sur le marbre la tache

circulaire laissée par la tassedes buveurs ; cette caserne aux colonnes peintes d'ocre et de minium que les

soldats ont égratignée de caricatures de combattants, et ces doubles théâtres de drame et de chant

juxtaposés, qui pourraient reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait, réduite à l'état

d'argile, n'était pasoccupée, peut-être, à luter le bondon d'untonneau de bière ou à boucher une fente de

mur, comme la poussière d'Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion d'Hamlet.

Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu'en haut des
gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au

grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans les fentes des

assises ruinées ; et quoique les vases d'airain ou de terre, destinés à répercuter les sons, n'existassent plus,

sa voix n'en résonnait pas moins pleine et vibrante.Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures qui

recouvrent les portions de Pompéi encore ensevelies, à l'amphithéâtre, situé à l'autre extrémité de la ville.

Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent

les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où de vulgaires

légumes fructifient sur des merveilles d'art, matériel les images de l'oubli que le temps déploie sur les

plus belles choses.

L'amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils
connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de taureaux

en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité de la construction et la beauté des

matériaux.

Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse la rue de la Fortune, écoutant d'une
oreille distraite le cicerone, qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné

lors de sa découverte, d'après quelque particularité caractéristique : - la maison du Taureau de bronze, la

maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la

Fortune à l'angle de la rue Consulaire, l'académie de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique

du Chirurgien, la Douane, l'habitation des Vestales, l'auberge d'Albinus, les Thermopoles, et ainsi de

suite jusqu'à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.

Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements ont disparu, offre dans son arcade
intérieure deux profondes rainures destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du Moyen Age

à qui l'on aurait cru ce genre de défense particulier.

"Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompéi, la ville gréco-latine, d'une fermeture aussi
romantiquement gothique ? Vous figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette

porte pour se faire lever la herse, comme un page du XVe siècle ?

- Rien n'est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme lui-même n'est pas neuf, puisqu'il a
été formulé par Salomon.

- Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune ! continua Octavien en souriant avec une ironie mélancolique.

- Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation s'était arrêté devant une inscription
tracée à la rubrique sur la muraille extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs ? - Voici les

affiches : - Combat et chasse pour le 5 des nones d'avril, - les mâts seront dressés, - vingt paires de

< page précédente | 3 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.