bibliotheq.net - littérature française
 

Théophile Gautier - Arria Marcella. Souvenir de Pompéi

mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan ? Deux mille ans de mort ne t'ont donc pas calmée, et
tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de coeur, les pauvres insensés enivrés par tes

philtres.

- Arrius, grâce, mon père, ne m'accablez pas, au nom de cette religion morose qui ne fut jamais la mienne
; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir ; ne me replongez

pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l'amour m'a rendue.

- Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons. Laisse aller cet homme enchaîné par
tes impures séductions ; ne l'attire plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée ; retourne dans les

limbes du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs. Jeune chrétien, abandonne cette larve

qui te semblerait plus hideuse qu'Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu'elle est. "

Octavien, pâle, glacé d'horreur, voulut parler ; mais sa voix resta attachée à son gosier, selon l'expression
virgilienne.

"M'obéiras-tu, Arria ? s'écria impérieusement le grand vieillard.

- Non, jamais ", répondit Arria, lesyeux étincelants, les narines dilatées, leslèvres frémissantes, en
entourant le corpsd'Octavien de ses beaux bras de statue,froids, durs et rigides comme le marbre. Sa

beauté furieuse, exaspérée par la lutte,rayonnait avec un éclat surnaturel à ce moment suprême, comme

pour laisser à sonjeune amant un inéluctable souvenir.

"Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les grands moyens, et rendre ton néant palpable
et visible à cet enfant fasciné ", et il prononça d'une voix pleine de commandement une formule

d'exorcisme qui fit tomber des joues d'Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase myrrhin y avait

fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d'un des villages qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les
plis de la montagne fit entendre les premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d'agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer les
bras qui l'entouraient ; les draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les

contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le mal heureux promeneur nocturne ne vit plus à côté

de lui, sur le lit du festin, qu'une pincée de cendres mêlée de quelques ossements cal cinés parmi lesquels

brillaient des bracelets et des bijoux d'or, et que des restes informes, tels qu'on les dut découvrir en

déblayant la maison d'Arrius Diomèdes.

Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout à l'heure avec tant d'éclat n'était plus
qu'une ruine démantelée.

Après avoir dormi d'un sommeil appesanti par les libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en
sursaut, et leur premier soin fut d'appeler leur compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par un

de ces cris de ralliement burlesques dont on convient quelquefois en voyage ; Octavien ne répondit pas,

pour de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami,

et virent que le lit n'avait pas été défait.

"Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir gagner sa couchette ; car il n'a pas la tête

< page précédente | 16 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.