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Théophile Gautier - Arria Marcella. Souvenir de Pompéi

lui sembla que ces rondeurs s'adaptaient parfaitement à l'empreinte en creux du musée de Naples, qui
l'avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au fond du coeur que cette femme était bien la

femme étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d'Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il

vivante, assistant à la représentation de La Casina de Plaute ? Il ne chercha pas à se l'expliquer ;

d'ailleurs, comment était-il là lui-même ? Il accepta sa présence comme dans le rêve on admet

l'intervention de personnes mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec les apparences de la

vie ; d'ailleurs son émotion ne lui permettait aucun raisonne ment. Pour lui, la roue du temps était sortie

de son ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles écoulés ! Il se trouvait face à

face avec sa chimère, une des plus insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d'un

seul coup.

En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit
qu'il avait devant lui son premier etson dernier amour, sa coupe d'ivresse suprême ; il sentit s'évanouir

comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu'ilavait cru aimer, et son âme redevenir

vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéienne, le menton appuyé sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en
ayant l'air de s'occuper de la scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd

et brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se pencha vers l'oreille d'une fille assise à son côté.

La représentation s'acheva ; la foule s'écoula par les vomitoires. Octavien, dédaignantles bons offices de
son guide Holconius, s'élança par la première sortie qui s'offrit à ses pas. A peine eut-il atteint la porte,

qu'une main se posa sur son bras, et qu'une voix féminine lui dit d'un ton bas, maisde manière à ce qu'il

ne perdît pas unmot:

" Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d'Arria Marcella, fille d'Arrius Diomèdes. Ma maîtresse
vous aime, suivez- moi. "

Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts esclaves syriens nus jusqu'à la
ceinture, et faisant miroiter au soleil leurs torses de bronze. Le rideau de la litière s'entrouvrit, et une

main pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme pour confirmer les paroles de la

suivante. Le pli de pourpre retomba, et la litière s'éloigna au pas cadencé des esclaves.

Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues en posant légère ment le pied sur
les pierres espacées qui relient les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars, et se dirigeant à

travers le dédale avec la précision que donne la familiarité d'une ville. Octavien remarqua qu'il

franchissait des quartiers de Pompéi que les fouilles n'ont pas découverts, et qui lui étaient en

conséquence complètement inconnus. Cette circonstance étrange parmi tant d'autres ne l'étonna pas. Il

était décidé à ne s'étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui eût fait devenir un

antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l'oeil noir et profond d'Arria Marcella et cette gorge

superbe victorieuse des siècles, et que la destruction même a voulu conserver.

Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s'ouvrit et se ferma aussitôt, et Octavien se trouva dans une cour
entourée de colonnes de marbre grec d'ordre ionique peintes, jusqu'à la moitié de leur hauteur, d'un jaune

vif, et le chapiteau relevé d'ornements rouges et bleus ; une guirlande d'aristoloche suspendait ses larges

feuilles vertes en forme de coeur aux saillies de l'architecture comme une arabesque naturelle, et près

d'un bassin encadré de plantes, un flamant rose se tenait debout sur une patte, fleur de plume parmi les

fleurs végétales.

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