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Théophile Gautier - Arria Marcella. Souvenir de Pompéi

Le Prologue, après avoir salué l'assistance et demandé les applaudissements, commença une
argumentation bouffonne. " Les vieilles pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années,

et la Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l'être aux jeunes gens ; tous pouvaient y prendre

plaisir: les uns parce qu'ils la connaissaient, les autres parce qu'ils ne la connaissaient pas. La pièce avait

été, du reste, remise avec soin, et il fallait l'écouter l'âme libre de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à

ses créanciers, car on n'arrête pas au théâtre ; c'était un jour heureux, il faisait beau, et les alcyons

planaient sur le forum. " Puis il fit une analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec un

détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens prenaient au

théâtre: il raconta comment le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la marier à son

fermier Olympio, époux complaisant qu'il remplacera dans la nuit des noces ; et comment Lycostrata, la

femme de Stalino, pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à l'écuyer Chalinus,

dans l'idée de favoriser les amours de son fils ; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune

esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le jeune maître, qu'elle

aime et dont elle est aimée.

Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs masques aux bouches de bronze,
s'évertuer sur la scène ; les esclaves couraient çà et là pour simuler l'empressement ; le vieillard hochait

la tête et tendait ses mains tremblantes ; la matrone, le verbe haut, l'air revêche et dédaigneux, se carrait

dans son importance et querellait son mari, au grand amusement de la salle. - Tous ces personnages

entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur du fond et communiquant au foyer des

acteurs. - La maison de Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son vieil ami Alcesimus lui faisait

face. Ces décorations, quoique très bien peintes, étaient plutôt représentatives de l'idée d'un lieu que du

lieu lui-même, comme les coulisses vagues du théâtre classique.

Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de
rire, comme celui qu'Homère attribue aux dieux, circula sur tous les bancs de l'amphithéâtre, et des

tonnerres d'applaudissements firent vibrer les échos de l'enceinte ; mais Octavien n'écoutait plus et ne

regardait plus.

Dans la travée des femmes, il venait d'apercevoir une créature d'une beauté merveilleuse. A dater de ce
moment, les charmants visages qui avaient attiré son oeil s'éclipsèrent comme les étoiles devant Phoebé ;

tout s'évanouit, tout disparut comme dans un songe ; un brouillard estompa les gradins fourmillants de

monde, et la voix criarde des acteurs semblait se perdre dans un éloignement infini.

Il avait reçu au coeur comme une commotion électrique, et il lui semblait qu'il jaillissait des étincelles de
sa poitrine lorsque le regard de cette femme se tournait vers lui.

Elle était brune et pâle ; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient
légèrement vers les tempes, à la mode grecque, et dans son visage d'un ton mat brillaient des yeux

sombres et doux, chargés d'une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d'ennui passionné ;

sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par l'ardeur vivace de sa pourpre enflammée

contre la blancheur tranquille du masque ; son col présentait ces belles lignes pures qu'on ne retrouve à

présent que dans les statues. Ses bras étaient nus jusqu'à l'épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux,

soulevant sa tunique d'un rose mauve, partaient deux plis qu'on aurait pu croire fouillés dans le marbre

par Phidias ou Cléomène.

La vue de cette gorge d'un contour si correct, d'une coupe si pure, troubla magnétiquement Octavien ; il

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