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Théophile Gautier - Arria Marcella. Souvenir de Pompéi

incompréhensible, et il continua bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si
vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompéi était-il transporté ? Une

inscription d'édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu'on était

au commencement du règne de Titus, - soit en l'an 79 de notre ère. - Une idée subite traversa l'âme

d'Octavien ; la femme dont il avait admiré l'empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque

l'éruption du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le août de cette même année ; il pouvait donc la

retrouver, la voir, lui parler... Le désir fou qu'il avait ressenti à l'aspect de cette cendre moulée sur des

contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la

force de faire reculer le temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l'éternité.

Pendant qu'Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se rendaient aux fontaines,
soutenant du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur leur tête ; des patriciens en toges

blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortège de clients, se dirigeaient vers le forum. Les

acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et peintes, et

rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques moresques d'Alger ; au-dessus de la plupart de ces

échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l'inscription hic habitat felicitas, témoignait de

précautions superstitieuses contre le mauvais oeil ; Octavien remarqua même une boutique d'amulettes

dont l'étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits Priapes en or, comme

on en trouve encore à Naples aujourd'hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu'une superstition

durait plus qu'une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompéi, et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de
cette invention, Octavien se trouva face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu

d'une tunique couleur de safran, et drapé d'un manteau de fine laine blanche, souple comme du

cachemire. La vue d'Octavien, coiffé de l'affreux chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote

noire, les jambes emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes luisantes, parut

surprendre le jeune Pompéien, comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un

Botocudo avec ses plumes, ses colliers de griffes d'ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme

c'était un jeune homme bien élevé, il n'éclata pas de rire au nez d'Octavien, et prenant en pitié ce pauvre

barbare égaré dans cette ville græco-romaine, il lui dit d'une voix accentuée et douce:

"Advena, salve."

Rien n'était plus naturel qu'un habitant de Pompéi, sous le règne du divin empereur Titus, très puissant et
très auguste, s'exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une

bouche vivante. C'est alors qu'il se félicita d'avoir été fort en thème, et remporté des prix au concours

général. Le latin enseigné par l'Université lui servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses

souvenirs de classe, il répondit au salut du Pompéien en style de De viris illustribus et de Selectoe e

profanis, d'une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune

homme.

"Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompéien ; je sais aussi cette langue, car j'ai fait mes
études à Athènes.

- Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien ; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de
Lutèce.

- Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel

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