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Arria Marcella
Souvenir de Pompéi

Théophile Gautier

 

Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d'Italie, visitaient l'année dernière le
musée des Studii, à Naples, où l'on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompéi

et d'Herculanum.

Ils s'étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques détachés
des murs de la ville morte, selon que leur caprice les éparpillait, et quand l'un d'eux avait fait une

rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais

taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.

Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses
camarades, absorbé qu'il était dans une contemplation profonde. Ce qu'il examinait avec tant d'attention,

c'était un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse : on eût dit un fragment de

moule de statue, brisé par la fonte ; l'oeil exercé d'un artiste y eût aisément reconnu la coupe d'un sein

admirable Un flanc aussi pur de style que celui d'une statue grecque. L'on sait, et le moindre guide du

voyageur vous l'indique, que cette lave, refroidie autour du corps d'une femme, en a gardé le contour

charmant. Grâce au caprice de l'éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en

poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu'à nous ; la rondeur d'une gorge a traversé les

siècles lorsque tant d'empires disparus n'ont pas laissé de trace ! Ce cachet de beauté, posé par le hasard

sur la scorie d'un volcan, ne s'est pas effacé.

Voyant qu'il s'obstinait dans sa contemplation, les deux amis d'Octavien revinrent vers lui, et Max, en le
touchant à l'épaule le fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Evidemment Octavien

n'avait entendu venir ni Max ni Fabio.

"Allons, Octavien, dit Max, ne t'arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire, ou nous allons
manquer l'heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompéi aujourd'hui.

- Que regarde donc le camarade ? ajouta Fabio, qui s'était rapproché. Ah ! l'empreinte trouvée dans la
maison d'Arrius Diomèdes." Et il jeta sur Octavien un coup d'oeil rapide et singulier.

Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s'acheva sans autre incident. En sortant des
Studii, les trois amis montèrent dans un corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le

corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de clous de cuivre, son cheval maigre

et plein de feu, harnaché comme une mule d'Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est

trop connu pour qu'il soit besoin d'en faire la description ici, et d'ailleurs nous n'écrivons pas des

impressions de voyage sur Naples, mais le simple récit d'une aventure bizarre et peu croyable, quoique

vraie.

Le chemin de fer par lequel on va à Pompéi longe presque toujours la mer, dont les longues volutes
d'écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet,

est formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son ton foncé, un contraste avec le

bleu du ciel et le bleu de l'eau ; parmi tout cet éclat, la terre seule semble retenir l'ombre.

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