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Stendhal - Le Rouge et Le Noir

sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence, et des serrements de mains presque
convulsifs.

- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, répondait Julien aux froides protestations de
son amie, vous montreriez cent fois plus d'amitié sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.

Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre.

- Il est impossible d'être plus malheureuse... j'espère que je vais mourir... je sens mon coeur se glacer...

Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.

Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire les larmes de Mme de Rênal cessèrent tout à
fait. Elle le vit attacher une corde nouée à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain

Julien lui disait:

- Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais vous vivrez sans remords. A la
moindre indisposition de vos enfants, vous ne les verrez plus dans la tombe.

- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui dit-elle froidement.

Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur de ce cadavre vivant; il ne put
penser à autre chose pendant plusieurs lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant

qu'il put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.

CHAPITRE XX. UNE CAPITALE

Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une tête de vingt ans! quelle distraction
pour l'amour!

BARNAVE.

Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la citadelle de Besançon. "Quelle
différence pour moi, dit-il en soupirant, si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être

sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!"

Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle abonde en gens de coeur et
d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.

Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume qu'il passa les ponts-levis. Plein de
l'histoire du siège de 1674, il voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la citadelle.

Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrêter par les sentinelles il pénétrait dans des endroits

que le génie militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs de foin tous les ans.

La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons l'avaient occupé pendant plusieurs
heures, lorsqu'il passa devant le grand café sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait beau

lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux immenses portes, il ne pouvait en croire ses

yeux. Il fit effort sur sa timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou quarante pas,

et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce jour-là, tout était enchantement pour lui.

Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les points, les joueurs couraient autour des
billards encombrés de spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de tous, les

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