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Stendhal - Le Rouge et Le Noir

- Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!

- C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne dissimulons rien, nous sommes environnés de
libéraux ici. Tous ces marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois deviennent

des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les enfants de M. de Rênal allant à la promenade

sous la conduite de leur précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que, dans sa

jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en pourra coûter, mais ceci doit être classé

comme une dépense nécessaire pour soutenir notre rang.

Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une femme grande, bien faite, qui avait
été la beauté du pays, comme on dit dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la

jeunesse dans la démarche, aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve, pleine d'innocence et de vivacité,

serait même allée jusqu'à rappeler des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme

de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection n'avaient jamais approché de ce coeur.

M. Valenod, le riche directeur du dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ce qui avait

jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand jeune homme, taillé en force, avec un visage

coloré et de gros favoris noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et broyants qu'en province on

appelle de beaux hommes.

Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal était surtout choquée du
mouvement continuel, et des éclats de voix de M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à

Verrières on appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa naissance. Elle n'y

songeait pas, mais avait été fort contente de voir les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne

dissimulerons pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans nulle politique à

l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux

de Paris ou de Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle ne se plaignait

jamais.

C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger son mari, et à s'avouer qu'il
l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations.

Elle aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs enfants, dont il destinait l'un à

l'épée, le second à la magistrature, et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal

beaucoup moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une réputation d'esprit et surtout de
bon ton à une demi-douzaine de plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de Rênal

servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris,

était admis dans les salons du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M.

Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient que trop souvent dans les

anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu

un travail pour lui, et depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes occasions ses anecdotes

relatives à la maison d'Orléans. Comme il était d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il

passait, avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.

CHAPITRE IV. UN PERE ET UN FILS

E sarà mia colpa,
Se cosi è?

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