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Stendhal - Le Rouge et Le Noir

Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la main, qu'elle couvrait de baisers.
Puis, retombée dans une rêverie sombre:

- L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais encore sur la terre quelques jours à passer
avec lui, mais l'enfer dès ce monde, la mort de mes enfants... Cependant à ce prix, peut-être mon crime

me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce à ce prix. Ces pauvres enfants ne

vous ont point offensé; moi, moi, Je suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.

Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en apparence. Elle cherchait à
prendre sur elle, elle voulait ne pas empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.

Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les journées passaient pour eux avec la
rapidité de l'éclair. Julien perdit l'habitude de réfléchir.

Mlle Élisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle trouva M. Valenod fort piqué contre
Julien. Elle haïssait le précepteur, et lui en parlait souvent.

- Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un jour à M. Valenod. Les maîtres sont
tous d'accord entre eux pour les choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres

domestiques...

Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod trouva l'art d'abréger, il apprit les
choses les plus mortifiantes pour son amour-propre.

Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait environnée de tant de soins, et
malheureusement au vu et au su de tout le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de

fois fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé en précepteur. Et afin que rien

ne manquât au dépit de M. le directeur du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.

- Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est point donné de peine pour faire cette
conquête, il n'est point sorti pour madame de sa froideur habituelle.

Élisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que cette intrigue datait de bien plus
loin.

- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le temps il a refusé de m'épouser. Et moi
imbécile, qui allais consulter Mme de Rênal! qui là priais de parler au précepteur!

Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une longue lettre anonyme qui lui
apprenait dans le plus grand détail ce qui se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite

sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute la soirée, le maire ne se remit point

de son trouble; ce fut en vain que Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la généalogie

des meilleures familles de la Bourgogne.

CHAPITRE XX. LES LETTRES ANONYMES

Do not give dalliance
Too much the rein; the strongest oaths are straw

To the fire i' the blood.

TEMPEST.

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