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Stendhal - Le Rouge et Le Noir

Derville, qui s'apercevait probablement du goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à
celle-ci: "Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement ceci: avant mon voyage,

je lui prenais la main, elle la retirait; aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle occasion

de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait combien elle a eu d'amants! elle ne se

décide peut-être en ma faveur qu'à cause de la facilité des entrevues."

Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans, l'éducation d'un jeune homme, s'il a
quelque éducation, est à mille lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus

ennuyeux des devoirs.

"Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de réussir auprès de cette femme, que si
jamais je fais fortune et que quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire entendre

que l'amour m'avait jeté à cette place. "Julien éloigna de nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis

il la reprit en la serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à mi-voix:

- Vous nous quitterez, vous partirez?

Julien répondit en soupirant:

- Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une faute... et quelle faute pour un jeune
prêtre!

Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue sentit la chaleur de celle de
Julien.

Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était exaltée par les transports de la
volupté morale la plus élevée. Une jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble

de l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la nouveauté manque. Comme

Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle.

Aucune triste vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit aussi heureuse dans

dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui

l'avait agitée quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un hôte importun.

"Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit Mme de Rênal, nous vivrons à l'avenir comme nous vivons

depuis un mois. Ce sera un ami."

CHAPITRE X. LES CISEAUX ANGLAIS

Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du rouge.
POLIDORI

Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur; il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.

"Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat de Napoléon. Du moins,
ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse du logis va me distraire un moment."

Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne, l'intérieur de son âme répondait mal à
son langage cavalier. Il avait peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses yeux

l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au hasard et à l'inspiration du moment. D'après

les confidences de Fouqué et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de campagne

fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé, il écrivit ce plan

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