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Stendhal - Le Rouge et Le Noir

Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là comme pour être lu. Il y porta
es yeux et vit:

Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté à Besançon, le...

Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots d'une ligne, c'étaient: Le premier pas.

"Qui a pu mettre ce papier là? dit Julien. Pauvre malheureux, ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit
comme le mien..."et il froissa le papier.

En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était de l'eau bénite qu'on avait répandue: le reflet
des rideaux rouges qui couvraient les fenêtres la faisait paraître du sang.

Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.

"Serais-je un lâche? se dit-il, aux armes!"

Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du vieux chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se
leva et marcha rapidement vers la maison de M. de Rênal.

Malgré ses belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas de lui, il fut saisi d'une invincible timidité. La
grille de fer était ouverte, elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.

Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son arrivée dans cette maison. L'extrême
timidité de Mme de Rênal était déconcertée par l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions, allait se

trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle était accoutumée à avoir ses fils couchés dans sa

chambre. Le matin, bien des larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits dans

l'appartement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda à son mari que le lit de

Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté dans sa chambre.

La délicatesse de femme était poussée à un point excessif chez Mme de Rênal. Elle se faisait l'image la
plus désagréable d'un être grossier et mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il

savait le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.

CHAPITRE VI. L'ENNUI

Non so più cosa son,
Cosa faccio.

MOZART: Figaro.

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme
de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte

d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il

était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de
Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à

M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait

pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que

lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit

quand une voix douce lui dit tout près de l'oreille:

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