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Stendhal - La Chartreuse de Parme

enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde au matin: cet habit de drap fin
va leur être suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom

promis à la prison; me voici dans l'agréable nécessité de commettre un meurtre. Si, comme de coutume,

les gendarmes marchent deux ensemble, je ne puis pas attendre bonnement pour faire feu que l'un des

deux cherche à me prendre au collet; pour peu qu'en tombant il me retienne un instant, me voilà au

Spielberg."Fabrice, saisi d'horreur surtout de cette nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un

ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux d'un énorme

châtaignier; il renouvelait l'amorce de ses pistolets, lorsqu'il entendit un homme qui s'avançait dans le

bois en chantant très bien un air délicieux de Mercadante, alors à la mode en Lombardie.

"Voilà qui est d'un bon augure!"se dit Fabrice. Cet air qu'il écoutait religieusement lui ôta la petite pointe
de colère qui commençait à se mêler à ses raisonnements. Il regarda attentivement la grande route des

deux côtés, il n'y vit personne.

"Le chanteur arrivera par quelque chemin de traverse", se dit-il. Presque au même instant, il vit un valet
de chambre très proprement vêtu à l'anglaise, et monté sur un cheval de suite, qui s'avançait au petit pas

en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop maigre.

"Ah! si je raisonnais comme Mosca, se dit Fabrice, lorsqu'il me répète que les dangers que court un
homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tête d'un coup de pistolet à ce

valet de chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du

monde. A peine de retour à Parme, j'enverrais de l'argent à cet homme ou à sa veuve... mais ce serait une

horreur!"


CHAPITRE X

Tout en se faisant la morale, Fabrice sautait sur la grande route qui de Lombardie va en Suisse: en ce
lieu, elle est bien à quatre ou cinq pieds en contrebas de la forêt. << Si mon homme prend peur, se dit

Fabrice, il part d'un temps de galop, et je reste planté là faisant la vraie figure d'un nigaud."En ce

moment, il se trouvait à dix pas du valet de chambre qui ne chantait plus: il vit dans ses yeux qu'il avait

peur; il allait peut-être retourner ses chevaux. Sans être encore décidé à rien, Fabrice fit un saut et saisit

la bride du cheval maigre.

- Mon ami, dit-il au valet de chambre, je ne suis pas un voleur ordinaire, car je vais commencer par vous
donner vingt francs, mais je suis obligé de vous emprunter votre cheval; je vais être tué si je ne f... pas le

camp rapidement. J'ai sur les talons les quatre frères Riva, ces grands chasseurs que vous connaissez sans

doute, ils viennent de me surprendre dans la chambre de leur soeur, j'ai sauté par la fenêtre et me voici.

Ils sont sortis dans la forêt avec leurs chiens et leurs fusils. Je m'étais caché dans ce gros châtaignier

creux, parce que j'ai vu l'un d'eux traverser la route, leurs chiens vont me dépister! Je vais monter sur

votre cheval et galoper jusqu'à une lieue au-delà de Côme; je vais à Milan me jeter aux genoux du

vice-roi. Je laisserai votre cheval à la poste avec deux napoléons pour vous, si vous consentez de bonne

grâce. Si vous faites la moindre résistance, je vous tue avec les pistolets que voici. Si, une fois parti, vous

mettez les gendarmes à mes trousses, mon cousin, le brave comte Alari, écuyer de l'empereur, aura soin

de vous faire casser les os.

Fabrice inventait ce discours à mesure qu'il le prononçait d'un air tout pacifique.

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