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Stendhal - La Chartreuse de Parme

"Maintenant, les choses de l'état futur sont terminées entre nous, je ne pourrais ajouter rien de bien
important. C'est en vain que j'ai cherché à voir de quelle durée sera cette prison; s'agit-il de six mois, d'un

an, de dix ans? Je n'ai rien pu découvrir; apparemment j'ai commis quelque faute, et le ciel a voulu me

punir par le chagrin de cette incertitude. J'ai vu seulement qu'après la prison, mais je ne sais si c'est au

moment même de la sortie, il y aura ce que j'appelle un crime, mais par bonheur je crois être sûr qu'il ne

sera pas commis par toi. Si tu as la faiblesse de tremper dans ce crime, tout le reste de mes calculs n'est

qu'une longue erreur. Alors tu ne mourras point avec la paix de l'âme, sur un siège de bois et vêtu de

blanc.

En disant ces mots, l'abbé Blanès voulut se lever; ce fut alors que Fabrice s'aperçut des ravages du temps;
il mit près d'une minute à se lever et à se retourner vers Fabrice. Celui-ci le laissait faire, immobile et

silencieux. L'abbé se jeta dans ses bras à diverses reprises; il le serra avec une extrême tendresse. Après

quoi il reprit avec toute sa gaieté d'autrefois:

- Tâche de t'arranger au milieu de mes instruments pour dormir un peu commodément prends mes
pelisses; tu en trouveras plusieurs dé grand prix que la duchesse Sanseverina me fit parvenir il y a quatre

ans. Elle me demanda une prédiction sur ton compte, que je me gardai bien de lui envoyer, tout en

gardant ses pelisses et son beau quart de cercle. Toute annonce de l'avenir est une infraction à la règle, et

à ce danger qu'elle peut changer l'événement, auquel cas toute la science tombe par terre comme un

véritable jeu d'enfant et d'ailleurs il y avait des choses dures à dire à cette duchesse toujours si jolie. A

propos, ne sois point effrayé dans ton sommeil par les cloches qui vont faire un tapage effroyable à côté

de ton oreille, lorsque l'on va sonner la messe de sept heures; plus tard, à l'étage inférieur, ils vont mettre

en branle le gros bourdon qui secoue tous mes instruments. C'est aujourd'hui la saint Giovita martyr et

soldat'. Tu sais le petit village de Grianta a le même patron que la grande ville de Brescia, ce qui, par

parenthèse, trompa d'une façon bien plaisante mon illustre maître Jacques Marini de Ravenne. Plusieurs

fois il m'annonça que je ferais une assez belle fortune ecclésiastique, il croyait que je serais curé de la

magnifique église de Saint-Giovita, à Brescia, j'ai été curé d'un petit village de sept cent cinquante feux!

Mais tout a été pour le mieux. J'ai vu, il n'y a pas dix ans de cela, que si j'eusse été curé à Brescia, ma

destinée était d'être mis en prison sur une colline de la Moravie. au Spielberg. Demain je t'apporterai

toutes sortes de mets délicats volés au grand dîner que je donne à tous les curés des environs qui viennent

chanter à ma grand-messe. Je les apporterai en bas, mais ne cherche point à me voir, ne descends pour te

mettre en possession de ces bonnes choses que lorsque tu m'auras entendu ressortir. Il ne faut pas que tu

me revoies de jour, et le soleil se couchant demain à sept heures et vingt-sept minutes, je ne viendrai

t'embrasser que vers les huit heures, et il faut que tu partes pendant que les heures se comptent encore par

neuf, c'est-à-dire avant que l'horloge ait sonné dix heures. Prends garde que l'on ne te voie aux fenêtres

du clocher: les gendarmes ont ton signalement et ils sont en quelque sorte sous les ordres de ton frère qui

est un fameux tyran. Le marquis del Dongo s'affaiblit, ajouta Blanès d'un air triste, et s'il te revoyait

peut-être te donnerait-il quelque chose de la main à la main. Mais de tels avantages entachés de fraude ne

conviennent point à un homme tel que toi, dont la force sera un jour dans sa conscience. Le marquis

abhorre son fils Ascagne, et c'est à ce fils qu'échoieront les cinq ou six millions qu'il possède. C'est

justice. Toi, à sa mort, tu auras une pension de quatre mille francs, et cinquante aunes de drap noir pour

le deuil de tes gens.


CHAPITRE IX

L'âme de Fabrice était exaltée par les discours du vieillard, par la profonde attention et par l'extrême

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