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Stendhal - La Chartreuse de Parme

quel pouvait être cet autre.

Mais les larmes brûlantes qu'Anetta versait au sermon mirent sur la voie de la vérité; sa mère et ses
oncles lui ayant demandé si elle aimait monsignore Fabrice, elle répondit avec hardiesse que, puisqu'on

avait découvert la vérité, elle ne s'avilirait point par un mensonge; elle ajouta que, n'ayant aucun espoir

d'épouser l'homme qu'elle adorait, elle voulait du moins n'avoir plus les yeux offensés par la figure

ridicule du contino Rassi. Ce ridicule donné au fils d'un homme que poursuivait l'envie de toute la

bourgeoisie devint, en deux jours, l'entretien de toute la ville. La réponse d'Anetta Marini parut

charmante, et tout le monde la répéta. On en parla au palais Crescenzi comme on en parlait partout.

Clélia se garda bien d'ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son salon; mais elle fit des questions à sa
femme de chambre, et, le dimanche suivant, après avoir entendu la messe à la chapelle de son palais, elle

fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla chercher une seconde messe à la paroisse de Mlle

Marini. Elle y trouva réunis tous les beaux de la ville attirés par le même motif; ces messieurs se tenaient

debout près de la porte. Bientôt, au grand mouvement qui se fit parmi eux, la marquise comprit que cette

Mlle Marini entrait dans l'église; elle se trouva fort bien placée pour la voir, et, malgré sa piété, ne donna

guère d'attention à la messe. Clélia trouva à cette beauté bourgeoise un petit air décidé qui, suivant elle,

eût pu convenir tout au plus à une femme mariée depuis plusieurs années. Du reste elle était

admirablement bien prise dans sa petite taille, et ses yeux, comme l'on dit en Lombardie, semblaient faire

la conversation avec les choses qu'ils regardaient. La marquise s'enfuit avant la fin de la messe.

Dès le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient tous les soirs passer la soirée,
racontèrent un nouveau trait ridicule de l'Anetta Marini. Comme sa mère, craignant quelque folie de sa

part, ne laissait que peu d'argent à sa disposition, Anetta était allée offrir une magnifique bague en

diamants, cadeau de son père, au célèbre Hayez, alors à Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui

demander le portrait de M. del Dongo; mais, elle voulut que ce portrait fût vêtu simplement de noir, et

non point en habit de prêtre. Or, la veille, la mère de la petite Anetta avait été bien surprise, et encore

plus scandalisée de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique portrait de Fabrice del Dongo,

entouré du plus beau cadre que l'on eût doré à Parme depuis vingt ans.



CHAPITRE XXVIII

Entraînés par les événements, nous n'avons pas eu le temps d'esquisser la race comique de courtisans qui
pullulent à la cour de Parme et faisaient de drôles de commentaires sur les événements par nous racontés.

Ce qui rend en ce pays-là un petit noble, garni de ses trois ou quatre mille livres de rente, digne de figurer

en bas noirs, aux levers du prince, c'est d'abord de n'avoir jamais lu Voltaire et Rousseau: cette condition

est peu difficile à remplir. Il fallait ensuite savoir parler avec attendrissement du rhume du souverain, ou

de la dernière caisse de minéralogie qu'il avait reçue de Saxe. Si après cela on ne manquait pas à la messe

un seul jour de l'année, si l'on pouvait compter au nombre de ses amis intimes deux ou trois gros moines,

le prince daignait vous adresser une fois la parole tous les ans, quinze jours avant ou quinze jours après le

1er janvier, ce qui vous donnait un grand relief dans votre paroisse, et le percepteur des contributions

n'osait pas trop vous vexer si vous étiez en retard sur la somme annuelle de cent francs à laquelle étaient

imposées vos petites propriétés.

M. Gonzo était un pauvre hère de cette sorte, fort noble, qui, outre qu'il possédait quelque petit bien,

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