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Stendhal - La Chartreuse de Parme

Non, vous ne me verrez jamais changer,
Beaux yeux qui m'avez appris à aimer.

Clélia osa se répéter à elle-même ces deux vers de Pétrarque'.

La princesse se retira aussitôt après le souper; le prince l'avait suivie jusque chez elle, et ne reparut point
dans les salles de réception. Dès que cette nouvelle fut connue, tout le monde voulut partir à la fois; il y

eut un désordre complet dans les antichambres, Clélia se trouva tout près de Fabrice; le profond malheur

peint dans ses traits lui fit pitié.

- Oublions le passé, lui dit-elle, et gardez ce souvenir d'amitié.

En disant ces mots, elle plaçait son éventail de façon à ce qu'il pût le prendre.

Tout changea aux yeux de Fabrice; en un instant il fut un autre homme; dès le lendemain il déclara que sa
retraite était terminée, et revint prendre son magnifique appartement au palais Sanseverina. L'archevêque

dit et crut que la faveur que le prince lui avait faite en l'admettant à son jeu avait fait perdre entièrement

la tête à ce nouveau saint; la duchesse vit qu'il était d'accord avec Clélia. Cette pensée, venant redoubler

le malheur que donnait le souvenir d'une promesse fatale, acheva de la déterminer à faire une absence.

On admira sa folie. Quoi! s'éloigner de la cour au moment où la faveur dont elle était l'objet paraissait

sans bornes! Le comte, parfaitement heureux depuis qu'il voyait qu'il n'y avait point d'amour entre

Fabrice et la duchesse, disait à son amie:

- Ce nouveau prince est la vertu incarnée, mais je l'ai appelé cet enfant: me pardonnera-t-il jamais? Je ne
vois qu'un moyen de me remettre réellement bien avec lui, c'est l'absence. Je vais me montrer parfait de

grâces et de respects, après quoi je suis malade et je demande mon congé. Vous me le permettrez,

puisque la fortune de Fabrice est assurée. Mais me ferez-vous le sacrifice immense, ajouta-t-il en riant,

de changer le titre sublime de duchesse contre un autre bien inférieur? Pour m'amuser, je laisse toutes les

affaires ici dans un désordre inextricable; j'avais quatre ou cinq travailleurs dans mes divers ministères, je

les ai fait mettre à la pension depuis deux mois, parce qu'ils lisent les journaux en français; et je les ai

remplacés par des nigauds incroyables.

"Après notre départ, le prince se trouvera dans un tel embarras, que, malgré l'horreur qu'il a pour le
caractère de Rassi je ne doute pas qu'il soit obligé de le rappeler, et moi je n'attends qu'un ordre du tyran

qui dispose de mon sort, pour écrire une lettre de tendre amitié à mon ami Rassi, et lui dire que j'ai tout

lieu d'espérer que bientôt on rendra justice à son mérite."


CHAPITRE XXVII

Cette conversation sérieuse eut lieu le lendemain du retour de Fabrice au palais Sanseverina; la duchesse
était encore sous le coup de la joie qui éclatait dans toutes les actions de Fabrice."Ainsi, se disait-elle,

cette petite dévote m'a trompée! Elle n'a pas su résister à son amant seulement pendant trois mois."

La certitude d'un dénouement heureux avait donné à cet être si pusillanime, le jeune prince, le courage
d'aimer; il eut quelque connaissance des préparatifs de départ que l'on faisait au palais Sanseverina; et

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