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Stendhal - La Chartreuse de Parme

duchesse avait voulu qu'un beau portrait de Fabrice fût placé vis-à-vis celui de l'ancien archevêque. Cette
traduction fut publiée comme étant l'ouvrage de Fabrice pendant sa première détention. Mais tout était

anéanti chez notre héros, même la vanité si naturelle à l'homme; il ne daigna pas lire une seule page de

cet ouvrage qui lui était attribué. Sa position dans le monde lui fit une obligation d'en présenter un

exemplaire magnifiquement relié au prince, qui crut lui devoir un dédommagement pour la mort cruelle

dont il avait été si près, et lui accorda les grandes entrées de sa chambre, faveur qui donne l'excellence.


CHAPITRE XXVI

Les seuls instants pendant lesquels Fabrice eut quelque chance de sortir de sa profonde tristesse étaient
ceux qu'il passait caché derrière un carreau de, vitre, par lequel il avait fait remplacer un carreau de

papier huilé à la fenêtre de son appartement vis-à-vis le palais Contarini, où, comme on sait, Clélia s'était

réfugiée; le petit nombre de fois qu'il l'avait vue depuis qu'il était sorti de la citadelle, il avait été

profondément affligé d'un changement frappant, et qui lui semblait du plus mauvais augure. Depuis sa

faute, la physionomie de Clélia avait pris un caractère de noblesse et de sérieux vraiment remarquable;

on eût dit qu'elle avait trente ans. Dans ce changement si extraordinaire, Fabrice aperçut le reflet de

quelque ferme résolution."A chaque instant de la journée, se disait-il, elle se jure à elle-même d'être

fidèle au voeu qu'elle a fait à la Madone, et de ne jamais me revoir."

Fabrice ne devinait qu'en partie les malheurs de Clélia; elle savait que son père tombé dans une profonde
disgrâce, ne pouvait rentrer à Parme et reparaître à la cour (chose sans laquelle la vie était impossible

pour lui) que le jour de son mariage avec le marquis Crescenzi, elle écrivit à son père qu'elle désirait ce

mariage. Le général était alors réfugié à Turin, et malade de chagrin. A la vérité, le contrecoup de cette

grande résolution avait été de la vieillir de dix ans.

Elle avait fort bien découvert que Fabrice avait une fenêtre vis-à-vis le palais Contarini; mais elle n'avait
eu le malheur de le regarder qu'une fois; dès qu'elle apercevait un air de tête ou une tournure d'homme

ressemblant un peu à la sienne, elle fermait les yeux à l'instant. Sa piété profonde et sa confiance dans le

secours de la Madone étaient désormais ses seules ressources. Elle avait la douleur de ne pas avoir

d'estime pour son père; le caractère de son futur mari lui semblait parfaitement plat et à la hauteur des

façons de sentir du grand monde; enfin, elle adorait un homme qu'elle ne devait jamais revoir, et qui

pourtant avait des droits sur elle. Cet ensemble de destinée lui semblait le malheur parfait, et nous

avouerons qu'elle avait raison: Il eût fallu, après son mariage, aller vivre à deux cents lieues de Parme.

Fabrice connaissait la profonde modestie de Clélia; il savait combien toute entreprise extraordinaire, et
pouvant faire anecdote, si elle était découverte, était assurée de lui déplaire. Toutefois, poussé à bout par

l'excès de sa mélancolie et par ces regards de Clélia qui constamment se détournaient de lui, il osa

essayer de gagner deux domestiques de Mme Contarini, sa tante. Un jour à la tombée de la nuit, Fabrice,

habillé comme un bourgeois de campagne, se présenta à la porte du palais, où l'attendait l'un des

domestiques gagnés par lui, il s'annonça comme arrivant de Turin, et ayant pour Clélia des lettres de son

père. Le domestique alla porter le message, et le fit monter dans une immense antichambre, au premier

étage du palais. C'est en ce lieu que Fabrice passa peut-être le quart d'heure de sa vie le plus rempli

d'anxiété. Si Clélia le repoussait, il n'y avait plus pour lui d'espoir de tranquillité."Afin de couper court

aux soins importuns dont m'accable ma nouvelle dignité, j'ôterai à l'Eglise un mauvais prêtre, et, sous un

nom supposé, j'irai me réfugier dans quelque chartreuse'."Enfin, le domestique vint lui annoncer que

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