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Stendhal - La Chartreuse de Parme

renversa d'un soufflet le jour qu'il y entra.

Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie, il la termina en accordant à son fiscal
général un délai d'un mois; le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de

mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit, le quatrième il revint à son raisonnement qui lui semblait

évident: "Le seul comte Mosca aura le coeur de me tenir parole, parce que, en me faisant baron, il ne me

donne pas ce qu'il estime; secundo, en l'avertissant, Je me sauve probablement d'un crime pour lequel je

suis à peu près payé d'avance; tercio, je venge les premiers coups humiliants qu'ait reçus le chevalier

Rassi."La nuit suivante, il communiqua au comte toute sa conversation avec le prince.

Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bien vrai qu'il ne la voyait toujours chez elle qu'une
ou deux fois par mois, mais presque toutes les semaines, et quand il savait faire naître les occasions de

parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina, venait, dans la soirée avancée, passer quelques

instants dans le jardin du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et qui la

croyait en visite dans une maison voisine.

On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal, fit aussitôt à la duchesse le signal
convenu. Quoique l'on fût au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer à l'instant chez

elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d'intimité, hésitait cependant à tout dire à la

duchesse, il craignait de la voir devenir folle de douleur.

Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale, il finit cependant par lui tout dire; il
n'était pas en son pouvoir de garder un secret qu'elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur extrême

avait eu une grande influence sur cette âme ardente, il l'avait fortifiée, et la duchesse ne s'emporta point

en sanglots ou en plaintes.

Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grand péril.

- Le feu a pris au château.

Il répondit fort bien:

- Mes livres sont-ils brûlés?

La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans une balle de plomb. Ce fut huit
jours après qu'eut lieu le mariage de la soeur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme

imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.


CHAPITRE XXI

A l'époque de ses malheurs il y avait déjà près d'une année que la duchesse avait fait une rencontre
singulière: un jour qu'elle avait la luna comme on dit dans le pays, elle était allée à l'improviste, sur le

soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à

embellir cette terre; elle aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château, elle s'occupait

à y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.

- Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait un jour le prince; il est impossible
qu'une forêt où l'on sait que vous vous promenez, reste déserte.

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