bibliotheq.net - littérature française
 

Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

d'esprit, mais qui pouvait peut-être alors entraîner des inconvéniens que nous ignorons.

Pour ce qui est de l'article des présens qu'on défend aux juges de recevoir, ce projet d'ordonnance, si nous
en croyons le sire de Joinville, fut conçu à l'occasion qu'il rapporte, dès le temps que le roi débarqua en

Provence.

L'abbé de Cluny était venu saluer ce prince pour lui faire son compliment sur son retour; il lui fit présent
de deux très-beaux chevaux. Le lendemain il demanda audience au roi, qui la lui donna longue et

favorable. Après cette audience, Joinville, avec cette familiarité que le roi lui permettait, lui demanda s'il

répondrait franchement à une question qu'il voulait lui faire; le roi le lui promit.

«N'est-il pas vrai, sire, reprit Joinville, que les deux beaux chevaux que vous a donnés l'abbé de Cluny,
lui ont mérité la longue audience dont vous l'avez honoré? Cela pourrait bien être vrai, lui répondit le roi.

Hé bien, sire, continua Joinville, défendez donc aux gens de votre conseil de rien prendre de ceux qui ont

affaire à eux; car soyez certain que s'ils prennent, ils en écouteront plus diligemment et plus longuement,

ainsi qu'avez fait de l'abbé de Cluny.» Le roi se mit à rire de la réflexion de Joinville, et en fit rire son

conseil, qui lui dit que l'avis était sage, et qu'il fallait le mettre à exécution. C'est ce qu'il fit par

l'ordonnance dont je viens de parler. Heureux les princes qui écoutent la vérité en faveur de leurs

peuples, et plus heureux les peuples qui sont gouvernés par de tels princes!

Le roi, non content de publier des ordonnances et de recommander à ses officiers de faire justice, tenait
sévèrement la main à l'exécution. Un bourgeois de Paris, ayant été convaincu d'avoir proféré un

blasphème, il n'y eut ni prières, ni égards qui pussent fléchir le roi. Il fit exécuter, sans rémission, l'édit

publié contre les blasphémateurs, par lequel ils étaient condamnés à souffrir l'application d'un fer chaud

sur la bouche. Comme plusieurs personnes de la cour murmuraient de cette sévérité, il dit qu'il aimerait

mieux souffrir ce même supplice, que de rien omettre pour arrêter un tel scandale.

Mais, ce qui était de la dernière importance, il s'appliqua surtout à remplir son conseil de gens habiles,
désintéressés, vertueux, dignes enfin de la confiance d'un roi qui ne cherché que le bonheur de ses sujets;

car il n'était pas de ces princes, ou trop faciles, qui n'écoutent qu'un favori toujours intéressé qui les

trompe, ou trop présomptueux, qui ne s'en rapportent qu'à leurs propres lumières. Sa maxime était de

prendre du temps pour accorder ce qu'on lui demandait, afin de pouvoir consulter. Aussi, ne lui vit-on

jamais compromettre son autorité. Ce qu'il avait résolu était toujours le meilleur et demeurait fixe et

invariable; mais cela ne l'empêchait pas, dit Joinville, de se décider sur-le-champ.

Les rois, ses prédécesseurs, envoyaient des commissaires dans les provinces, pour examiner et réparer les
injustices qui s'y pouvaient faire; avant son voyage d'outre-mer, il avait constamment suivi cette louable

coutume; mais, craignant que cela ne fût pas suffisant, il résolut d'y aller lui-même, et commença cette

année la visite de son royaume.

Le roi fait la visite de son royaume.

Il se rendit d'abord en Flandre, puis en Picardie, ensuite à Soissons, où il vit le sire de Joinville qu'il
combla de caresses. Quand je fus devers lui, dit le bon sénéchal, il me fit si grande joie, que

tous s'en émerveillaient
. Comme on connaissait le crédit de ce seigneur, il fut chargé de demander la
princesse Isabelle, fille du roi, pour Thibaut V, comte de Champagne et roi de Navarre, prince de la plus

grande espérance.

Mais Louis ne voulut point entendre parler de cette alliance, que le jeune prince n'eût fait justice à la

< page précédente | 97 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.