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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

avait sermon trois fois la semaine, sans parler des instructions particulières et des catéchismes qu'il faisait
faire aux matelots quand le calme régnait. Quelquefois il les interrogeait lui-même sur les articles de foi,

et ne cessait de leur rappeler qu'étant toujours entre la vie et la mort, entre le paradis et l'enfer, ils ne

pouvaient trop se hâter de recourir au sacrement de pénitence. Tel fut l'effet des soins et de l'exemple du

pieux monarque, qu'en peu de temps on vit un changement notable parmi les matelots. La honte de ne pas

faire quelquefois ce qu'un grand roi faisait tous les jours, leur donna le courage de vouloir être chrétiens,

et leur inspira des sentimens au-dessus de leur condition.

On voguait heureusement du côté de l'île de Chypre, et chacun s'entretenait agréablement de la pensée de
retourner dans sa patrie, lorsque tout d'un coup le vaisseau du roi donna si rudement sur un banc de sable,

que tout ce qui était sur le pont fut renversé. Un moment après il toucha une seconde fois, mais avec tant

de violence, qu'on s'attendait à le voir s'entr'ouvrir. Chacun se crut perdu et cria miséricorde. La reine

était consternée; ses enfans, qui la voyaient en larmes sans voir le péril, se mirent à pleurer. Tout le

navire retentissait de gémissemens, que l'obscurité de la nuit rendait encore plus effroyables. Louis,

oubliant en quelque sorte des objets si chers, va se prosterner aux pieds de celui qui commande à la mer,

et dans l'instant le vaisseau se remet à flot. Cet événement inespéré fut regardé comme un miracle. Dès

que le jour parut, on visita le bâtiment par dedans et par dehors. Les plongeurs rapportèrent qu'il y avait

trois toises de la quille emportées, et conseillèrent au monarque de passer sur un autre navire.

«Dites-moi, leur répondit-il, sur la foi et loyauté que vous me devez, si le vaisseau était à vous et chargé

de riches marchandises, l'abandonneriez-vous en pareil état? Non sans doute, lui répliquèrent-ils d'une

voix unanime; nous aimerions mieux hasarder tout que de faire une perte si considérable. Pourquoi donc

me conseillez-vous d'en descendre? C'est, reprirent-ils, que la conservation de quelques malheureux

matelots importe peu à l'univers; mais rien ne peut égaler le prix d'une vie comme celle de votre majesté.

Or, sachez, dit le généreux prince, qu'il n'y a personne ici qui aime son existence autant que je puis aimer

la mienne; si je descends, ils descendront aussi; et ne trouvant aucun bâtiment, ils se verront forcés de

demeurer dans une terre étrangère, sans espérance de retourner dans leur pays. C'est pourquoi j'aime

mieux mettre en la main de Dieu, ma vie, celle de la reine et de nos trois enfans, que de causer un tel

dommage à tant de personnes.»

Il n'appartient qu'aux héros véritablement chrétiens, de donner ces grands exemples de générosité. C'est
par de semblables vertus que Louis s'acquit sur tous les coeurs un empire plus puissant et plus glorieux

que celui qui était dû à sa naissance.

La navigation fut longue et fatigante. Le roi, qui trouvait le moyen de rapporter tout à Dieu, ne se lassait
point de faire admirer à Joinville la grandeur de l'Etre-Suprême, et le néant de ce qui paraît le plus grand

parmi les hommes. «Regardez, sénéchal, lui disait-il, si Dieu ne nous a pas bien montré son grand

pouvoir, quand, par un seul des quatre vents de mer, le roi, la reine, ses enfans, et tant d'autres personnes

ont pensé périr. Ces dangers que nous avons courus sont des avertissemens et des menaces de celui qui

peut dire: Or, voyez-vous bien que je vous eusse laissé noyer, si j'eusse voulu?»

Il arrive aux îles d'Hières.

Enfin le dixième de juillet, la flotte arriva aux îles d'Hières, en Provence. Le monarque d'abord n'y
voulait pas descendre, parce que ce n'était pas terre de son obéissance; mais, au bout de deux jours,

touché des prières de la reine, des remontrances de Joinville et des larmes de tout l'équipage qui était

fatigué de la mer, il se fit mettre à terre. Le mauvais état de sa santé acheva peut-être de l'y déterminer: il

était si faible et si abattu, que le sénéchal fut obligé de le prendre entre ses bras pour le tirer du vaisseau.

Après quelques jours de repos, dès que les équipages furent arrivés, il partit du château d'Hières pour se

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