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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France
mouvement de sa douleur lui fit jeter un grand cri et verser un torrent de larmes; mais, revenu à lui dans le même instant, il se jeta à genoux devant l'autel, et dit en joignant les mains: «Je vous rends graces, ô mon Dieu, de m'avoir conservé jusqu'ici une mère si digne de mon affection. C'était un présent de votre miséricorde; vous le reprenez comme votre bien: je n'ai point à m'en plaindre. Il est vrai que je l'aimais tendrement; mais puisqu'il vous plaît de me l'ôter, que votre nom soit béni dans tous les siècles.» Ayant fait devant le crucifix cet acte de soumission aux ordres de Dieu, il congédia le légat et l'archevêque de Tyr; et, après avoir encore eu à ce sujet quelque entretien avec son confesseur, ils commencèrent ensemble l'office des morts pour le repos de l'ame de la reine. Il le récita avec beaucoup d'attention; et le même confesseur remarque comme une chose admirable, que, malgré la situation où le trouble et la douleur avaient mis son coeur et son esprit, il ne se méprit jamais dans un seul verset ni en aucun endroit de tout l'office. Il continua non-seulement toute l'année de donner ces marques chrétiennes de tendresse pour sa mère, mais encore toute sa vie; il ne manqua jamais de faire dire tous les jours, en sa présence, une messe des morts pour elle, excepté les dimanches et les fêtes. Deux jours se passèrent sans qu'il voulût voir personne. Ce terme expiré, il fit appeler Joinville, et lui dit en le voyant: Ah! sénéchal, j'ai perdu ma mère. Sire, répondit le bon chevalier, je n'en suis point surpris: vous savez qu'elle était mortelle; mais ce qui m'étonne, c'est la tristesse excessive d'un prince qui est en si grande réputation de sagesse.
La reine Marguerite son épouse fut plus aisée à consoler. Elle n'aimait pas la reine-mère, parce qu'elle en était beaucoup gênée. On n'en sait pas les raisons, mais il fallait que le roi se cachât pour la venir voir. Elle ne laissa pas de verser beaucoup de larmes; et comme un jour Joinville l'eût trouvée tout en pleurs, il lui dit avec sa franchise ordinaire: «Madame, est bien vrai le proverbe qui dit qu'on ne doit mie croire femme à son pleurer; car le deuil que vous menez est pour la femme que vous haïssiez le plus en ce monde.» La reine lui répondit avec la même sincérité: «Sire de Joinville, si ce n'est pas pour elle aussi que je pleure, c'est pour le grand mes-aise en quoi le roi est, et pour ma fille Isabelle qui est demeurée en la garde des hommes[1].» Ce qui faisait que la reine n'aimait point sa belle-mère, continue l'ingénu sénéchal, c'est que l'impérieuse Blanche ne voulait point souffrir que le roi fût trop souvent en la compagnie de son épouse. Si la cour voyageait, elle les faisait presque toujours loger séparément. Il arriva qu'étant à Pontoise, le monarque eut un appartement au-dessus de celui de la princesse; il n'osait aller chez elle sans prendre de grandes précautions contre la surprise. Il avait ordonné à ses huissiers de salle, que lorsqu'ils verraient venir la reine-mère, pendant qu'il serait chez la reine son épouse, ils battissent les chiens, afin de les faire crier, et alors il se cachait dans quelque coin. Un jour qu'il tenait compagnie à sa femme, parce qu'elle était dangereusement malade, on vint lui dire que sa mère arrivait. Son premier mouvement fut de se cacher dans la ruelle du lit: elle l'aperçut néanmoins. Venez-vous-en, lui dit-elle, en le prenant par la main, vous ne faites rien ici. Hélas! s'écria Marguerite désolée, ne me laisserez-vous voir monseigneur ni en la vie, ni en la mort? Elle s'évanouit à ces mots. Tout le monde la crut morte; le roi le crut lui-même et retourna sur-le-champ auprès d'elle: sa présence la fit revenir de son évanouissement.
[Note 1: Observ. de Du Cange, p. 98 et 99.]
Il se prépare à son retour en France.
Le saint roi commença à s'occuper de son retour en France; tout l'y rappelait. La guerre s'était rallumée dans la Flandre entre les Dampierre et les Davesne, et tous leurs voisins y prenaient parti. Il n'y avait plus de trève avec l'Angleterre. Henri, fortifié de l'alliance de la Castille, venait de passer en Guyenne, à la tête d'une puissante armée. La Normandie se préparait ouvertement à le recevoir; tout, en un mot,
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