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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

retraite. Alors les ennemis les voyant se retirer avec précipitation et en désordre, descendirent de cheval;
et, les coupant par des routes qui leur étaient connues, vinrent les charger, et en assommèrent plusieurs à

coups de massue, les serrant de fort près jusqu'au lieu où était Joinville.

Peu s'en fallut que cette déroute des chevaliers teutoniques ne causât celle des gendarmes du roi, qui déjà
pensaient à fuir. Mais Joinville les arrêta, en les menaçant de les faire tous casser par le roi. Quelques-uns

lui dirent qu'il en parlait bien à son aise; qu'il était à cheval, et qu'eux étant à pied, ils demeureraient

exposés à la fureur des ennemis, tandis qu'il lui serait aisé de se sauver. Joinville, pour leur ôter ce

prétexte de fuite, quitta son cheval, et l'envoya au quartier des chevaliers du Temple. Il soutint bravement

l'effort des infidèles pendant assez de temps; mais il aurait été accablé par le nombre, si l'on n'eût pas été

annoncer au brave Ollivier de Termes que Joinville avait été tué. Mort ou vif, dit l'intrépide chevalier,

j'en porterai des nouvelles au roi, ou j'y demeurerai. Il arrive avec un corps de troupes, attaque les

barbares, les enfonce, dégage le digne favori du monarque, et le ramène avec tous ses gens. La ville,

pendant ce temps-là, avait été pillée, saccagée et brûlée, et les vainqueurs vinrent rejoindre le roi à Sidon.

Ce fut pour eux un spectacle bien triste, mais en même temps d'une grande édification, que celui qu'il
leur donna à leur arrivée. Nous avons dit que le soudan de Damas, peu content de raser les fortifications

naissantes de la ville de Sidon, avait fait égorger plus de deux mille chrétiens qui étaient sans défense.

Leurs corps demeuraient exposés dans la campagne, sans sépulture, corrompus et déjà d'une puanteur

insupportable. Louis, à cette vue, sent son coeur s'attendrir, appelle le légat, lui fait bénir un cimetière;

puis, relevant de ses propres mains un de ces cadavres: «Allons, dit-il à ses courtisans, allons enterrer des

martyrs de Jésus-Christ.» Il obligea les plus délicats d'en faire autant. Cinq jours y furent employés;

ensuite il donna ses ordres pour le rétablissement de Sidon. Tous les jours, dès le matin, il était le premier

au travail, et l'ouvrage fut achevé avec une extrême dépense, malgré le naufrage d'un vaisseau qui lui

apportait des sommes considérables. Lorsqu'il en reçut la nouvelle, il dit ces paroles mémorables: Ni

cette perte, ni autre quelconque, ne sauroit me séparer de la fidélité que je dois à mon Dieu
.

Les diverses négociations avec les émirs d'Egypte et avec le soudan de Damas, qui avaient été si
favorables au roi, le rétablissement de plusieurs places importantes et ces divers combats dont j'ai parlé,

furent ce qui se passa de plus mémorable dans l'espace de près de quatre années que le roi séjourna en

Palestine, depuis sa délivrance. Durant ce séjour, il satisfit de temps en temps sa dévotion par la visite

d'une partie des saints lieux où il pouvait aller, sans s'exposer à un péril évident. Il partit d'Acre et fit le

voyage avec une piété que tous ceux qui en furent témoins ne pouvaient cesser d'admirer. Il arriva, la

veille de l'Annonciation, à Cana en Galilée, portant sur son corps un rude cilice: de là il alla au

Mont-Thabor, et vint le même jour à Nazareth. Sitôt qu'il aperçut de loin cette bourgade, il descendit de

cheval, se mit à genoux pour adorer de loin ce saint lieu où s'était opéré le mystère de notre rédemption.

Il s'y rendit à pied, quoiqu'il fût extrêmement fatigué; il y fit célébrer l'office divin, c'est-à-dire, matines,

la messe et les vêpres. Il y communia de la main du légat, qui y fit à cette occasion un sermon fort

touchant: de sorte que, suivant la réflexion que fait le confesseur de ce saint prince, dans un écrit qui

nous apprend ce détail, on pouvait dire que, depuis que le mystère de l'Incarnation s'était accompli à

Nazareth, jamais Dieu n'y avait été honoré avec plus d'édification et de dévotion qu'il le fut ce jour-là.

Conduite de la reine Blanche pendant l'absence du roi.

Ce fut vers le même temps que Louis reçut des nouvelles de l'Europe. Les princes Alphonse et Charles,
ses frères, étaient arrivés en France, où ils firent cesser le deuil général par les nouvelles certaines qu'ils

apportèrent de la délivrance et de la santé du roi. Il apprit avec la plus grande satisfaction que la reine

Blanche, sa mère, s'était conduite avec autant de prudence et de sagesse, dans sa seconde régence, que

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