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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

partir le monarque, et s'en irait vers le prince d'Antioche, son parent, lorsque tout-à-coup il sentit
quelqu'un s'appuyer sur ses épaules par derrière, et lui serrer la tête entre les deux mains. Il crut

que c'était le seigneur de Nemours qui l'avait tourmenté cette journée. De grace, lui dit-il avec

chagrin, laissés m'en paix, messire Philippe, en male aventure. Aussitôt il tourne le visage; mais

l'inconnu lui passe la main par-dessus. Alors il sçut que c'étoit le roi, à une émeraude qu'il avoit au

doigt
, et voulut se retirer comme quelqu'un qui avait mal parlé. «Venez çà, sire de Joinville, dit le
monarque en l'arrêtant: je vous trouve bien hardi, jeune comme vous êtes, de me conseiller sur tout le

conseil des grands personnages de France, que je dois demeurer en cette terre. Si le conseil est bon,

répondit le sénéchal, avec un petit reste d'humeur, votre majesté peut le suivre; s'il est mauvais, elle est

maîtresse de n'y pas croire. Mais si je demeure en Palestine, ajouta le prince, le sire de Joinville

voudra-t-il rester avec moi? Oui, sire, reprit celui-ci avec vivacité, fût-ce à mes propres dépens.» Le roi,

charmé de sa naïveté, lui découvrit enfin que son dessein n'était pas de retourner sitôt en France:

néanmoins il lui recommanda le secret. Cette confidence rendit au sénéchal toute sa gaieté: Nul

mal
, dit-il, ne le gravoit plus.

[Note 1: Joinville, p. 81.]

Le roi se détermine à rester en Syrie.

Le dimanche suivant, le roi assembla de nouveau les seigneurs de son conseil et leur parla en ces termes:
«Seigneurs, je suis également obligé, et à ceux qui me conseillent de repasser en France, et à ceux qui me

conseillent de rester en Palestine, persuadé que je suis que tous n'ont en vue que mes intérêts et ceux de

mon royaume. J'ai balancé les raisons des uns et des autres, et je me suis déterminé à ne pas quitter la

Palestine. Je sais que ma présence serait utile en France, mais elle n'y est pas nécessaire. La reine ma

mère l'a gouvernée jusqu'à présent avec tant de sagesse que je puis m'en rapporter à ses soins: elle ne

manque ni d'hommes, ni d'argent; et, en cas que les Anglais fassent quelque entreprise, elle est en état de

s'y opposer. Au contraire, si je pars, le royaume de Jérusalem est perdu. Quelle honte si, étant venu pour

le délivrer de la tyrannie des infidèles, je le laissais dans une position pire que celle où je l'ai trouvé! Je

crois donc que le service de Dieu, et l'honneur de la nation française exigent que je demeure encore

quelque temps à Ptolémaïs. Ainsi, seigneurs, je vous laisse le choix. Si vous voulez retourner dans votre

patrie, de par Dieu soit[1]; je ne prétends contraindre personne. Si vous voulez rester avec moi,

dites-le hardiment. Je vous promets que je vous donnerai tant, que la coupe ne sera pas mienne, mais

vôtre.» Il voulait dire que ses finances seraient plus pour eux que pour lui.

[Note 1: Ducange, Observations sur Joinville, p. 88.]

On ne saurait exprimer l'étonnement des princes et des barons, après cette déclaration du monarque.
Quelques-uns, honteux d'abandonner leur souverain, se laissèrent vaincre par les sentimens d'honneur et

de générosité. La plupart n'en disposèrent pas moins toutes choses pour leur retour. Les princes même,

ses frères, se préparèrent à partir, et s'embarquèrent en effet vers la saint Jean: Mais ne sçais pas

bien
, dit Joinville, si ce fut à leur requête ou par la volonté du roi, qui, soigneux de leur
gloire, voulut bien dire qu'il les renvoyait pour la consolation de sa très-chère dame et honorée mère, et

de tout le royaume de France. Ce fut à cette occasion qu'il écrivit la lettre qui nous reste[1] sur sa prison

et sa délivrance: elle est adressée à ses chers et fidèles les prélats, barons, chevaliers, soldats, citoyens et

bourgeois. Il leur détaille du même style, et les succès et les disgraces de son expédition d'Egypte, et finit

par leur rendre compte des raisons qui l'ont déterminé, contre l'avis de plusieurs, à demeurer encore

quelque temps en Syrie; monument précieux, où l'on remarque des sentimens si nobles, si chrétiens, une

simplicité si sublime, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il n'est donné de parler ainsi qu'à un roi

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