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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France
jusqu'à ce qu'on pût les retirer, suivant un des articles du traité.
On ne fut pas long-temps à connaître qu'on avait affaire à des gens sans foi et sans honneur, car ils firent main-basse sur tous les malades; et ayant brisé les machines qu'ils s'étaient engagés de rendre, ils y mirent le feu, et les brûlèrent toutes. Ils n'en demeurèrent pas-là. Les généraux sarrasins mirent en délibération s'ils ne traiteraient pas le roi et les autres prisonniers comme ils avaient traité les malades. Un des émirs soutint qu'il ne fallait pas balancer, et que c'était l'Alcoran même qui ordonnait de ne point faire de quartier aux ennemis de leur loi. Il ajouta que, quand on se serait défait du roi de France, et de la fleur de la noblesse française, on n'aurait point de vengeance à craindre, parce que ce prince n'avait que des enfans en bas âge. Peu s'en fallut que cet émir n'entraînât tout le conseil dans son sentiment; mais comme il se rencontre toujours quelque homme d'honneur dans les assemblées les plus dévouées au crime, un autre émir s'opposa à cette résolution. Il représenta l'infamie qui en retomberait sur toute la nation, ce qu'on dirait des Mamelucks dans toute la terre, quand on apprendrait qu'après avoir massacré leur soudan, et après un traité confirmé par les sermens les plus solennels, ils avaient encore trempé leurs mains dans le sang d'un prince et de tant de braves hommes alliés à toutes les puissances de l'Europe.
Un avis si raisonnable ne fit pas toutefois conclure en faveur des prisonniers, mais il suspendit au moins la fureur qui s'était emparée des esprits.
En attendant qu'on eût pris une dernière résolution, un des émirs, autorisé par le plus grand nombre, donna ordre aux mariniers sarrasins de remonter les vaisseaux vers le Grand-Caire: ce qui fut exécuté sur-le-champ, dont fut mené entre nous un très-grand deuil, ainsi que s'exprime le bon sénéchal[1], et maintes larmes en issirent des yeux; car nous espérions tous qu'on dût nous faire mourir.
[Note 1: Joinville, p. 74.]
Mais enfin la réflexion que firent les Mamelucks, qu'ils se rendraient par cette perfidie l'exécration de l'univers, la crainte d'attirer sur eux la vengeance de toute l'Europe, et, plus que tout cela, la crainte de perdre les huit cent mille besans d'or qu'on leur avait promis, les ramenèrent à un avis plus sage, et soutinrent en eux un reste de bonne foi prêt à s'échapper. Ainsi, comme voulut Dieu qui n'oublie jamais ses serviteurs, il fut accordé que tous seroient délivrés, et les fit-on revenir vers Damiette. On voulut même les régaler avant de les quitter: on leur apporta des beignets de fromage rôtis au soleil, et des oeufs durs, que, pour l'honneur de leurs personnes, on avoit fait peindre par dehors de diverses couleurs.
Le roi est mis en liberté.
On leur permit ensuite de sortir des vaisseaux qui leur tenaient encore lieu de prison, et d'aller trouver le roi qu'on avait laissé dans une tente sur le rivage. Il marchait alors vers le Nil, accompagné de vingt mille Sarrasins armés, qui le considéraient avec une grande curiosité, et lui rendaient le même honneur que s'il eût été leur prince.
Une galère l'attendait, sans autre équipage, en apparence, qu'un homme qui faisait le fou. Dès qu'il vit le monarque à portée d'être secouru, il donna un coup de sifflet, et à l'instant parurent quatre-vingts arbalétriers français bien équipés, leurs arbalètes tendues, et le trait dessus. Les infidèles, à cette subite apparition, commencèrent à fuir comme des brebis, ne oncque avec le roi n'en demeura que deux ou trois.
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