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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

instances que lui firent les deux princes ses frères, qui lui représentaient qu'il devait passer par-dessus ce
scrupule, puisqu'il était en résolution d'exécuter sa promesse avec toute l'exactitude possible.

Les émirs pleins de rage vinrent à sa tente, comme pour lui ôter la vie; mais l'avarice était un frein qui
arrêtait leur fureur: ils craignaient de perdre la grosse rançon que le roi avait promise, et ils voulaient

avoir Damiette. S'imaginant que le patriarche de Jérusalem était celui qui empêchait le roi de les

satisfaire, un émir fut sur le point de lui couper la tête; mais ils se contentèrent de le faire lier à un poteau,

où ils lui firent serrer les mains avec tant de violence, qu'elles furent en un moment horriblement enflées,

et que le sang en ruisselait. Ce pauvre vieillard qui avait quatre-vingts ans, pressé par la douleur, criait au

roi de toute sa force: «Ah! sire, jurez hardiment: j'en prends le péché sur moi et sur mon âme, puisque

vous avez la volonté d'accomplir votre promesse.» Le roi tint ferme, et les émirs, voyant qu'il se mettait

peu en peine de toutes leurs menaces furent contraints de se contenter de la première partie du serment

qu'ils lui avaient prescrit, et que les seigneurs français firent aussi.

Les Sarrasins donnèrent la couronne à la sultane Sajareldor, lui firent serment de fidélité, et choisirent
entre eux des généraux pour commander les armées sous son autorité. Ce fut avec eux que le roi arrêta

définitivement les articles du traité.

Les vaisseaux qui portaient le roi et les prisonniers voguèrent vers Damiette, où l'on était dans la dernière
consternation sur les différens bruits qui avaient couru touchant la personne du roi et celles des deux

princes ses frères. La comtesse d'Artois y était dans la plus grande affliction de la mort de son mari.

L'incertitude du sort du roi et des princes, et l'approche de l'armée ennemie, tenaient la reine et les

comtesses d'Anjou et de Poitiers dans de mortelles alarmes. Le duc de Bourgogne et Olivier de Termes,

qui commandaient la garnison, avaient toutes les peines du monde à les rassurer. Les Génois et les Pisans

furent sur le point d'abandonner la ville et de s'enfuir sur leurs vaisseaux. Il fallut que la reine s'obligeât

de leur fournir des vivres à ses dépens pour obtenir qu'ils demeurassent. Elle était accouchée avant terme

d'un fils, qui fut nommé Jean, et surnommé Tristan, pour marquer la triste et fâcheuse conjoncture de sa

naissance. Cette couche prématurée avait été l'effet de sa douleur et de son chagrin; elle était dans de si

terribles appréhensions, qu'il ne se passait pas de nuit que, troublée par des songes effrayans, elle ne crût

voir les Sarrasins en furie attenter à la vie du roi son mari, ou entrer en foule dans sa chambre pour

l'enlever elle-même; elle se tourmentait, s'agitait, et sans fin s'écriait: A l'aide! à l'aide! On fut

obligé de faire veiller dans sa chambre un chevalier vieil et ancien, dit Joinville[1], âgé de

quatre-vingts ans et plus, armé de toutes pièces
, qui, toutes les fois que ces tristes imaginations la
réveillaient, lui prenait la main et lui disait: Madame, je suis avec vous; n'ayez peour. Un jour,

ayant fait retirer tout le monde, excepté ce brave vieillard, elle se jeta à genoux: Jurez-moi, lui

dit-elle, que vous m'accorderez ce que je vas vous demander. Il le lui promit avec serment. Eh

bien, sire chevalier
, reprit-elle, je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que, si les
Sarrasins prennent cette ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils me puissent prendre
. Ce bon
gentilhomme répondit que très-volontiers il le feroit, et que jà l'avoit-il eu en pensée d'ainsi le faire si

le cas y échéoit
.

[Note 1: Joinville, pages 78 et 79.]

Le roi est mis en liberté et Damiette est rendue.

L'arrivée du roi remit un peu les esprits: il n'entra pas dans la place, mais le seigneur Geoffroy de
Sargines fut chargé de donner les ordres pour la reddition. La reine, les princesses et les autres dames

furent transportées sur les vaisseaux. On laissa dans la ville les malades, les machines et les magasins,

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