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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

ne pouvaient avoir d'attachement que pour le prince et pour son service. Il les faisait élever dans tous les
exercices militaires, et les traitait comme un régiment de ses gardes, qu'il distinguait beaucoup de ses

autres troupes: c'était parmi eux qu'il choisissait ceux qui avaient le plus de mérite et de talent, pour en

faire ses émirs, et les autres officiers de ses armées.

Ce corps était fort nombreux et fort brave. Il devint redoutable au soudan même qui, sur le moindre
soupçon, faisait couper la tête aux commandans, et confisquait leurs biens à son profit.

Almoadan, fils de Malech-Sala, suivit à contre-temps, et sans doute avec trop d'imprudence, ce rude
despotisme. Lorsqu'il fut arrivé en Egypte, et eut été reconnu souverain, il déposa la plupart de ceux qui

possédaient les charges de la cour et de l'armée, pour les donner à ceux qu'il avait amenés d'Orient.

C'était des jeunes gens qui avaient toute sa confiance, et qui engloutissaient toutes les grâces.

Le sultan est assassiné par les Mamelucks.

Ce fut pendant le temps qu'on négociait la trève avec le roi de France, que les émirs, qui étaient tous du
corps des Mamelucks formèrent une conjuration contre Almoadan, dans laquelle entra la sultane

Sajareldor, veuve du défunt soudan, qui avait été disgraciée. Ils s'imaginèrent que, lorsque Almoadan

serait maître de Damiette, et que l'Egypte serait entièrement pacifiée, son caractère absolu disposerait de

leurs biens et de leurs vies, suivant ses soupçons et ses caprices. C'est pourquoi ils résolurent d'exécuter

leur dessein à Pharescour. Ils gagnèrent plusieurs officiers subalternes, et un grand nombre de soldats; et,

comme le soudan était sur le point de partir pour aller prendre possession de Damiette, suivant le traité

fait avec le roi de France, il fit mettre son armée sous les armes, et marcher vers la ville. Pour la faire

avancer plus promptement, les chefs des conjurés firent répandre le bruit que Damiette avait été prise sur

les chrétiens, et qu'il fallait se hâter pour avoir part au butin. Le départ de l'armée n'avait laissé auprès du

soudan, pour sa garde à Pharescour, qu'une partie des Mamelucks qui étaient de la conjuration, et ce

prince infortuné, qui ne se défiait de rien, se trouva livré à leur discrétion. Il avait dîné à Pharescour, dans

le palais de bois dont j'ai parlé, qui était d'une grandeur prodigieuse, et contenait différens appartemens.

Après son repas, s'étant levé de table, comme il congédiait plusieurs émirs pour se retirer dans une

chambre voisine, celui qui portait l'épée nue devant lui, selon la coutume, se tourna brusquement, et lui

en déchargea un grand coup qui ne fit cependant que lui fendre la main depuis le doigt du milieu, jusque

bien avant dans le bras. Le soudan, se voyant sans armes, prit la fuite, et se sauva vers le haut du

bâtiment, où il se renfermât, sans qu'on se mît en peine de le poursuivre; mais aussitôt le redoutable feu

grégeois ayant été jeté en différens endroits de l'édifice, il fut en un moment tout en flammes. Le soudan,

voyant qu'il fallait périr, aima mieux s'exposer à la fureur des conjurés, que de se voir brûler tout vif. Il

descendit, et se jeta au milieu des soldats pour gagner la rivière. Il fut blessé dans le flanc, d'un poignard

qui y resta, et avec lequel il se jeta dans le Nil pour le passer à la nage. Il y fut poursuivi par neuf

assassins qui lui ôtèrent la vie. Un d'eux, nommé Octaï, l'ayant tiré à terre, lui ouvrit la poitrine, en

arracha le coeur, et aussitôt, tenant ce coeur dans sa main toute ensanglantée, il monta sur le vaisseau où

était le roi, et lui dit: «Que me donneras-tu pour t'avoir délivré d'un ennemi qui t'en eût fait autant s'il eût

vécu?»

Louis ne répondit à cette brutale question que par un regard de mépris qui fit assez voir qu'il avait horreur
d'une action si détestable. On ajoute qu'Octaï le pria de le faire chevalier de sa main; que le roi lui

répondit qu'il le ferait volontiers, s'il voulait se faire chrétien, et que l'infidèle se retira plein de respect

pour ce prince, dont il ne pouvait assez admirer la fermeté et le courage.

Un moment après, trente de ces assassins entrèrent dans le vaisseau, et criant, tue! tue! Chacun en

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