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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

obstacle. On perdit néanmoins quelques hommes qui se noyèrent, le gué manquant en certains endroits.
De ce nombre fut Jean d'Orgemont, chevalier très-estimé pour son mérite et sa valeur.

Rien n'égala la consternation des infidèles à la vue de l'intrépidité française. Le comte d'Artois, témoin de
cette frayeur, oublie bientôt les sages remontrances du roi son frère. L'aspect d'un ennemi tremblant et

fuyant de tous côtés, irrite son courage; il aspirait à l'honneur de cette journée. Il part dès le matin, et se

met à la poursuite des fuyards. En vain les Templiers lui crient qu'il trouble l'ordre, et que cette retraite

des Egyptiens n'est peut-être qu'une ruse concertée: il n'écoute rien que son ardeur et la crainte que

quelqu'un ne le devance. Malheureusement il avait auprès de lui un seigneur d'une grande considération,

que les années avaient rendu si sourd, qu'il n'entendait point ce que disaient les Templiers: c'était

Foucault de Melle, qui avait été son guverneur, et qui, par honneur, tenait la bride du cheval de son élève.

Ce brave vieillard n'ayant rien tant à coeur que de voir le comte remporter le prix de cette journée, loin de

l'arrêter, suivant l'ordre du roi qu'il ignorait, criait à pleine voix: Or à eux! or à eux! Quand les

Templiers virent l'inutilité de leurs repésentations, ils se pensèrent être ahontés, dit Joinville,

s'ils laissoient aller le prince devant eux: lors tout d'un accord, vont serir des éperons tant qu'ils

purent
. Cette troupe de preux, au nombre de quatorze cents chevaliers, d'autres disent deux
mille, arrive dans cet état au camp des infidèles, passe les premières gardes au fil de l'épée, et porte

partout la terreur et la mort. Ils ne s'attendaient pas à une attaque de cette espèce. Facardin était alors

dans le bain: il monte à cheval, presque nu, court aussitôt vers le lieu de l'alarme, rallie quelques-uns de

ses gardes, et soutient quelques momens l'impétuosité française. Enveloppé de toutes parts, il reçoit au

travers du corps un coup de lance qui lui ôte la vie. Le bruit de sa mort assure la victoire aux Français. La

déroute devint générale, et tous les Sarrasins prirent la fuite. Sitôt que l'avant-garde fut passée, elle entra

dans le camp ennemi, fit main-basse sur tout ce qui s'y rencontra, le mit au pillage, et s'empara de toutes

les machines de guerre.

Le comte d'Artois voyant les ennemis fuir de tous côtés, eut bientôt oublié son serment: accompagné de
quelques-uns de ses chevaliers, il quitta la tête de l'avant-garde, et se mit à poursuivre les ennemis. Ce fut

inutilement que Guillaume de Sonnac, grand-maître du Temple, essaya de lui représenter que leur petit

nombre, déjà épuisé de fatigue, ne leur permettait pas de s'engager plus avant; que, se montrer à

découvert, c'était vouloir détromper les infidèles qui les avaient pris pour toute l'armée; que, revenus de

leur erreur, ils se rallieraient, suivant leur coutume, avec la même facilité qu'ils s'étaient dissipés; qu'alors

on courait risque d'être enveloppé, et de ne pouvoir être secouru qu'en affaiblissant l'armée, ou peut-être

même en y mettant le désordre. Voilà, dit le comte, en regardant le grand-maître de travers,

voilà les actions ordinaires des Templiers; ils ne veulent point que la guerre finisse, et leur intérêt marche

toujours devant celui de la religion
. Les remontrances du comte de Salisbery ne furent pas reçues
plus agréablement. L'intrépide comte court à bride abattue vers la ville de Massoure; les Templiers le

suivent: les Anglais, soit émulation, soit jalousie, veulent participer à la victoire. Tout cède à leur

impétuosité. Les barbares, fuyant de tous côtés, se sauvent dans la ville avec tant de précipitation, qu'ils

oublient d'en fermer les portes: les vainqueurs y entrent après eux, trouvent les rues désertes, pénètrent

jusqu'au palais du sultan, et poursuivent les fuyards jusque dans la campagne qui conduit au Grand-Caire.

Si le comte d'Artois et les Templiers s'étaient contentés de la prise de cette ville, et si, agissant de concert
et avec ordre, ils s'en fussent assurés, eussent fait reprendre haleine à leurs soldats, et attendu le roi avec

le reste de l'armée, leur désobéissance aux ordres du prince eût été au moins réparée par un heureux

succès.

Mais ce que le grand-maître du Temple avait prédit au comte d'Artois ne manqua pas d'arriver. Les

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