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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France
pierrier, ou bien avec des arbalètes à tour, desquelles on le décochait, après les avoir fortement bandées par le moyen d'une manivelle qui avait beaucoup plus de force que les bras. Celui principalement qu'on lançait avec le mortier paraissait quelquefois en l'air de la grosseur d'un tonneau: on le soufflait aussi dans les combats avec de longs tuyaux de cuivre. «_Celui surtout qu'on lançoit avec le mortier, dit Joinville[1], sembloit à qui guettoit un dragon volant par l'air, et répandoit si grande clarté, qu'il faisoit aussi clair dedans notre ost, camp, comme le jour, tant y avoit grand flâme de feu. Un soir avint que les Turcs amenèrent cet engin terrible, engin à mal faire, par lequel ils nous jetèrent le feu grégeois a planté, qui étoit la plus terrible chose que oncques jamais je visse. A donc, s'écria messire Gauthier, mon compagnon, seigneur, nous sommes perdus à jamais sans nul remède; car s'ils brûlent nos chatz-chateils, nous sommes ars et brûlés; si nous laissons nos gardes, nous sommes ahontés. Parquoi, que chacun se jette à genoux, et crions mercy à notre Seigneur, en qui est toute puissance.» Ils le firent, et le redoutable feu ne leur causa aucun dommage. Le saint roi, de son côté, était toujours prosterné en terre, et criait à haute voix: Beau sire, Dieu Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent, et crois moi, continue le sénéchal de Champagne, que ses bonnes prières et oraisons nous eurent bon métier. Nos Français savaient le secret d'éteindre ce feu, et ils y réussirent quelquefois. Les infidèles le jetaient plus souvent la nuit que le jour; mais une fois, en plein jour, après avoir fait pendant quelque temps des décharges continuelles de leurs pierriers contre les beffrois et aux environs, pour écarter tous ceux qui étaient sur le bord de la rivière, ils jetèrent leur feu si juste et si heureusement, qu'il ne put être éteint, et qu'il consuma les beffrois et les galeries. Le comte d'Anjou était présent, et se désespérait de voir que ce malheur arrivait dans le temps de sa garde. On eut toutes les peines du monde à l'arrêter et à l'empêcher de se jeter lui-même au milieu du feu pour tâcher de l'éteindre.
[Note 1: Joinville, p. 39.]
Cet accident chagrina fort le roi, d'autant plus qu'en ce pays-là on ne trouvait point de bois propres à réparer ce dommage.
Il y avait près de trois mois qu'on était dans ce poste, et le travail n'était guère plus avancé qu'aux premiers jours, parce que les ennemis, avec leurs machines, ruinaient souvent en un jour ce qu'on avait fait en plusieurs. On commençait à manquer de vivres, et déjà l'on délibérait de reprendre le chemin de Damiette, lorsqu'un Bédouin, ou Arabe, abandonnant et sa religion et les Sarrasins, vint trouver le connétable de Beaujeu, et lui offrit, pour cinq cents besans d'or, de lui indiquer un gué où toute la cavalerie pouvait passer. La proposition fut acceptée avec joie; on ne pensa plus qu'au choix des mesures les plus convenables à la circonstance. Le duc de Bourgogne fut chargé de la garde du camp avec les seigneurs et les troupes de la Palestine; tout le reste eut ordre de se tenir prêt à franchir le fleuve. Le comte d'Artois, prince avide de gloire, demanda l'honneur de passer le premier à la tête de l'armée: le roi, qui connaissait son courage bouillant et emporté, lui représenta avec douceur que son extrême vivacité ne lui permettrait pas d'attendre les autres; qu'infailliblement il s'attirerait quelque malheur, et que peut-être même sa trop grande précipitation exposerait l'armée à se perdre. «Monsieur, répondit le comte avec feu, je vous jure sur les saints Evangiles que je n'entreprendrai rien que vous ne soyez passé.» Le monarque se rendit à cette condition, et crut avoir pourvu à tout, soit en ordonnant que les Templiers feraient l'avant-garde quand on serait de l'autre côté, soit en prenant le serment de son frère, qu'il saurait se modérer; serment qu'il ne devait pas tenir, et dont le violement fut la perte de toute la chrétienté d'Orient.
Le jour commençait à peine à paraître, lorsque le comte d'Artois entra dans le fleuve à la tête de l'avant-garde, et s'avança fièrement vers un corps de trois cents chevaux sarrasins qui semblèrent vouloir lui disputer le passage. Tout prit la fuite à son approche, et l'armée continua de passer sans aucun
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