bibliotheq.net - littérature française
 

Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés depuis long-temps les uns contre les
autres, sacrifièrent enfin leurs intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.

Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une ambassade de la part d'un prince
tartare, nommé Ercalthai, qui se disait converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus sincère

pour son avancement. Le chef de cette députation était un certain David que des religieux de la suite de

saint Louis reconnurent pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques années

auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de dévotion, où cependant l'affectation se remarquait

encore plus que le style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis trois ans; que les

chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur; et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir

l'expédition des Français.

On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues conversions, qui pouvaient être si
utiles à la religion, fit tout l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena au

service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de ses bienfaits, et les fit accompagner

de quelques religieux chargés de présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville,

une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et bien faite, car elle étoit de bonne écarlate

fine, sur laquelle il fit entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres points de la

foi
. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs, cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne
purent en avoir aucune nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire: loin de

protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout

ceci, c'est que le prince Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et chrétien, tel

qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux

qui adorent la croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble, sans aucun égard à

la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées,

gens corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque chose de la libéralité du roi, que

son zèle pour la religion exposait plus qu'un autre à ces sortes de surprises.

Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la secourir. Les chrétiens originaires de
l'Europe y possédaient quatre principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les Vénitiens,

les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et

celle d'Antioche; sans parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces quatre

principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de tous côtés par les Mahométans, dont le plus

puissant était Malech-Sala, soudan d'Egypte.

Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était de la porter en Palestine ou dans
l'Egypte. Les efforts de la plupart des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de

Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en Egypte, où la prise de Damiette avait

jeté les Sarrasins dans la dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce côté-là. Les

suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les

causes, il espérait éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui l'avaient obligé de

rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires,

tantôt soudan de Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la guerre.

Quoique le bruit fût assez constant que le dessein du roi était d'aller en Egypte, néanmoins son séjour en
Chypre tenait en échec les princes d'Orient, jusque-là que le soudan de Babylone se flatta pendant

quelque temps que l'armement était en effet destiné contre la Palestine, et même que le roi, dans

< page précédente | 50 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.