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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

d'établir et de révoquer les baillis, les châtelains, les forestiers par tout le royaume, de conférer les
charges et les bénéfices vacans, de recevoir, en vertu de la régale, les sermens de fidélité des évêques et

des abbés, en un mot tout l'exercice de l'autorité royale.

Quoique Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, eût pris la croix avec les autres princes et seigneurs, il
jugea à propos qu'il différât d'un an son voyage, pour aider la reine-mère de ses conseils et de son

autorité dans les commencemens de sa régence. La jeune reine Marguerite, oubliant la délicatesse de son

sexe, voulut absolument suivre le roi son mari. La comtesse d'Anjou imita son exemple. La comtesse

d'Artois prit la même résolution; mais, étant enceinte, et se trouvant trop proche de son terme, on ne

voulut pas lui permettre de s'embarquer en cet état. Elle retourna à Paris, et ne fit son voyage que l'année

suivante, avec le comte de Poitiers.

Le roi continua sa route, par la Bourgogne, jusqu'à Cluny, où il eut encore diverses conférences avec le
pape, principalement sur l'accommodement de Frédéric avec le Saint-Siége; mais elles furent aussi

inutiles que les précédentes, nonobstant la mort de Henri, landgrave de Hesse, qui fut une fâcheuse

circonstance pour le pape. Il fit élire à sa place roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, qu'il

opposa de nouveau à Frédéric. Il donna sa parole au roi d'employer toute son autorité pontificale pour

empêcher que personne, et en particulier le roi d'Angleterre, ne fît aucune entreprise contre la France.

Le roi ayant reçu la bénédiction du pape, continua son voyage. Il fit forcer en chemin faisant la
Roche-de-Gluy, qui était un château dont le seigneur, nommé Roger de Clorége[1], faisait de grandes

vexations aux passagers et aux pélerins de la Terre-Sainte, volait et pillait tous les marchands qui

passaient sur ses terres. Le roi en fit une sévère justice: une partie du château fut rasée, et le tyran forcé

de restituer ce qu'il avait pris.

[Note 1: Guillaume de Nangis, p. 246.]

Le roi part pour la Terre-Sainte.

Le roi étant arrivé à Aiguemortes, où tout était prêt, il s'embarqua le vingt-cinq d'août, et après avoir
attendu deux jours à l'ancre un vent favorable, il fit voile avec une très-belle armée et une flotte

parfaitement bien équipée.

Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre vers le vingt de septembre, au port
de Limesson, sur la côte orientale de l'île, où Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reçut à la tête de la

noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il avait promis au roi de le suivre dans son

expédition, dès qu'on aurait résolu de quel côté on porterait la guerre. Il conduisit le roi à Nicosie,

capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute l'armée mit pied à terre les jours suivans, et se

reposa des fatigues de la mer. Les provisions de bouche s'y trouvèrent en abondance: on ne se lassait

point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins que les pourvoyeurs français avaient faits:

c'étaient, d'un côté, des milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec tant d'ordre, qu'on

eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blés

qui formaient, au milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une herbe verte,

parce que les pluies en avaient fait germer la superficie, ce qui les conserva toujours beaux et frais

jusqu'à ce qu'on voulût les transporter à la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'eût rien à souffrir de la

disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la bonne chère peut-être, et la débauche, causèrent une

espèce de peste qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de Vendôme,

Archambaud de Bourbon, Robert, évêque de Beauvais, Guillaume Desbarres, et près de deux cent

cinquante chevaliers, en moururent. Le saint roi ne s'épargnait pas dans cette désolation publique: il allait

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