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Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France

tua de sa main le châtelain de Saintes, qui portait la bannière du comte de la Marche, et insensiblement
les deux armées s'étant rassemblées, l'action devint générale. Sitôt que les deux rois parurent, on entendit

crier: Montjoye! Saint-Denis! de la part des Français; et Réalistes! de celle des Anglais.

On combattit de part et d'autre avec un acharnement extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux

partis animés, l'un par la victoire du jour précédent, et l'autre par le désir de réparer sa perte. On se battait

dans un pays fort peu propre à une bataille, embarrassé de vignobles et plein de défilés, où il était

impossible de s'étendre; de sorte que c'était plutôt une infinité de petits combats qui se donnaient, qu'une

bataille régulière. La victoire fut long-temps douteuse, par l'opiniâtre résistance des Anglais, parmi

lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup. Mais Louis qui se trouvait

partout, secondé par la noblesse de France, presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec

son souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi plia de tous côtés, et fut

repoussé jusque sous les murailles de Saintes, où le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le

champ de bataille aux Français.

Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut être grand, à en juger par la manière dont les historiens
parlent de l'ardeur et de l'opiniâtreté des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt autres

seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie, furent fait prisonniers par les Français. Le

seigneur Jean Desbarres avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.

Cette seconde victoire, remportée par le roi en personne, réduisit les ennemis à la dernière extrémité, et
força le comte de la Marche à songer à la paix. Il envoya secrètement un de ses confidens à Pierre, comte

de Bretagne, l'ancien complice de ses premières révoltes, qui était dans le camp du roi. Il le pria de

ménager son accommodement tel qu'il plairait à sa majesté de lui accorder, et lui donna ses pleins

pouvoirs à cet effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint le pardon du comte

de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de prescrire. Elles furent fâcheuses; mais en même temps

l'effet d'une grande clémence du roi, qui était en pouvoir et en droit de dépouiller ce seigneur rebelle de

tous ses états. Ces conditions étaient que toutes les places que le roi avait prises sur le comte et la

comtesse de la Marche lui demeureraient et au comte de Poitou à perpétuité; que le roi serait quitte de la

somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou trève

avec le roi d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et sans qu'ils y fussent

compris; que le comte de la Marche ferait au roi hommage pour le comté d'Angoulême, pour Castres,

pour la châtellenie de Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en dépendait; qu'il

ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers pour Lusignan, pour le comté de la Marche et

toutes leurs dépendances, et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1].

[Note 1: M. Ducange a rapporté cet acte tout au long dans ses Observations sur l'Histoire de saint Louis,
pag. 42.]

Cependant le roi d'Angleterre était demeuré à Saintes, afin d'y délibérer sur le parti qu'il avait à prendre
pour le reste de la campagne, lorsqu'il fut instruit par le comte Richard son frère, du traité que le comte

de la Marche avait fait. Ce prince en avait appris le détail par un de ces seigneurs français qu'il avait tirés

de la captivité des Turcs; lequel, par reconnaissance pour son bienfaiteur, et par une générosité très-mal

entendue, crut pouvoir en cette occasion trahir le secret de son souverain. Il fit savoir de plus au comte

Richard que le roi, dont l'armée augmentait tous les jours par l'arrivée de quantité de nouvelles troupes de

tous les coins du royaume, avait résolu d'investir Saintes incessamment, de la prendre par force ou par

famine, et d'obliger le roi d'Angleterre, et tous ceux qui se trouveraient dans la place de se rendre à

discrétion. Ce fut le 28 juillet que cet avis fut donné.

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