|
Richard de Bury - Histoire de St. Louis, Roi de France
cherché qu'à calmer ses inquiétudes sur les armemens prodigieux de la France et de la Sicile. Certain qu'ils n'étaient point destinés contre ses états, il cessa de s'occuper d'un projet que la politique seule lui avait inspiré.
Quelque temps après, les vaisseaux génois étant arrivés, trouvèrent ceux de France tout équipés et prêts à mettre à la voile.
Le roi s'embarque pour la Palestine.
Le roi, avant de s'embarquer, écrivit une lettre aux deux régens du royaume, pour les faire ressouvenir des ordres qu'il leur avait donnés touchant l'observation de la justice. Il suffit de lire cette lettre, pour connaître de quel esprit ce saint prince était animé, et qu'il n'avait rien de plus à coeur que l'honneur de Dieu et le bonheur de ses sujets[1].
[Note 1: In Spicileg., t. 2, epist. Lud. ad Math. abbatem, ann. 1270.]
Enfin, tout étant prêt pour le départ, le roi s'embarqua le 1er septembre, et le lendemain, le vent s'étant trouvé favorable, on mit à la voile. Le temps, qui d'abord fut beau, changea bientôt, et on essuya deux rudes tempêtes avant d'arriver à Cagliari, capitale de la Sardaigne, où était le rendez-vous de toute l'armée chrétienne; enfin, le vent s'étant un peu apaisé, on jeta l'ancre à deux milles du port.
Les chaleurs excessives et les tempêtes avaient corrompu toute l'eau de la flotte, et il y avait déjà beaucoup de malades. On envoya une barque à terre, parce que le vent contraire empêchait que la flotte ne pût entrer dans le port: cette barque rapporta de l'eau et quelques légumes; mais, sur la demande que le roi fit faire au commandant d'y recevoir les malades, il lui fit de grandes difficultés, parce que le château appartenait à la république de Pise, qui était en guerre avec celle de Gênes, et que la plupart des capitaines de la flotte étaient génois. Le roi en ayant envoyé faire ses plaintes au commandant, tout ce qu'il put obtenir fut qu'on débarquât les malades, et qu'on les fît camper au pied du château et loger dans quelques cabanes des environs. Enfin, sur de nouvelles instances, le commandant, craignant qu'on ne le forçât, comme on le pouvait faire, d'être plus traitable, offrit au roi de le loger au château, pourvu qu'il n'y entrât qu'avec peu de monde, que les capitaines génois ne descendissent point à terre, et qu'il promît de faire fournir des vivres à un prix raisonnable.
Cette conduite choqua extrêmement les princes et seigneurs qui accompagnaient le roi. On lui conseillait de faire attaquer le château, et de s'en rendre maître; mais Louis, toujours guidé par la justice et par la raison, répondit qu'il n'avait pas pris la croix pour faire la guerre aux Chrétiens, mais aux infidèles.
Sur ces entrefaites le roi de Navarre, le comte de Poitiers, le comte de Flandre, et un grand nombre d'autres croisés entrèrent dans le port. Dès le lendemain de leur arrivée, le roi tint conseil pour délibérer sur le lieu où l'on porterait la guerre, ou plutôt pour leur faire agréer le dessein qu'il avait conçu.
Quand on partit d'Aiguemortes, on ne doutait point que ce ne fût pour aller en Egypte ou en Palestine; mais l'intention du roi n'était pas d'y porter premièrement la guerre. On fut fort surpris dans le conseil, lorsque le roi déclara que son dessein était d'aller à Tunis, sur les côtes d'Afrique.
«Quel rapport y avait-il entre la situation de quelques métifs sur les côtes de Syrie, et le voyage du monarque à Tunis? C'est, observe un de nos écrivains[1], que Charles d'Anjou, roi ambitieux, cruel, intéressé, faisait servir la simplicité du roi son frère à ses desseins. Il prétendait que cette couronne lui devait quelques années de tribut; il voulait conquérir tout ce pays, et saint Louis, disait-on, espérait d'en convertir le roi.»
|