bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

X

Deux heures du matin. C'était la nuit surtout qu'elle se tenait attentive à tous les pas qui s'approchaient: à
la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses tempes vibraient; à force d'être tendues aux choses

du dehors, elles étaient devenues affreusement douloureuses.

Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains jointes, et les yeux ouverts dans
l'obscurité, elle écoutait le vent faire sur la lande son bruit éternel.

Des pas d'homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A pareille heure, qui pouvait passer?
Elle se dressa, remuée jusqu'au fond de l'âme, son coeur cessant de battre...

On s'arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de pierre...

Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait être un autre!... Elle était debout, pieds
nus; elle, si faible depuis tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras ouverts pour

enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était arrivée de nuit, et mouillée en face dans la

baie de Pors-Even, - et lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une vitesse d'éclair. Et

maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était

dur... . . . . . . . . . . . . . . . . .

- Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur la poitrine. Son beau rêve de folle
était fini. Ce n'était que Fantec, leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n'était que lui, que rien

de son Yann n'avait passé dans l'air, elle se sentit replongée comme par degrés dans son même gouffre,

jusqu'au fond de son même désespoir affreux.

Il s'excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au plus mal, et à présent, c'était leur
enfant qui étouffait dans son berceau, pris d'un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander du

secours, pendant que lui irait d'une course chercher le médecin à Paimpol...

Qu'est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa douleur, elle n'avait plus rien à donner
aux peines des autres. Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme une morte,

sans lui répondre, ni l'écouter, ni seulement le regarder. Qu'est-ce que cela lui faisait, les choses que

racontait cet homme?

Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette porte si vite, et il eut pitié pour le mal
qu'il venait de lui faire.

Il balbutia un pardon:

- C'est vrai, qu'il n'aurait pas dû la déranger... elle!...

- Moi! Répondit Gaud vivement, - et pourquoi donc pas moi, Fantec?

La vie lui était revenu brusquement, car elle ne voulait pas encore être une désespérée aux yeux des
autres, elle ne le voulait absolument pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s'habilla pour le

suivre et trouva la force d'aller soigner son petit enfant.

Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la prit un moment parce qu'elle était très
fatiguée.

< page précédente | 97 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.