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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Gaud regardait, avec une persistance involontaire, une place vide, sur le mur, qui semblait attendre avec
une obsession terrible, elle était poursuivie par l'idée d'une plaque neuve qu'il faudrait peut-être mettre là,

bientôt, avec un autre nom que, même en esprit, elle n'osait pas redire dans un pareil lieu.

Elle avait froid, et restait assise sur le banc de granit, la tête renversée contre la pierre.

...perdu aux environs de Norden-Fiord, dans l'ouragan du 4 au 5 août à l'âge de 23 ans... Qu'il repose en
paix!

L'Islande lui apparaissait, avec le petit cimetière de là-bas, - l'Islande lointaine, lointaine, éclairée par en
dessous au soleil de minuit... Et tout à coup, - toujours à cette même place vide du mur qui semblait

attendre, - elle eut, avec une netteté horrible, la vision de cette plaque neuve à laquelle elle songeait: une

plaque fraîche, une tête de mort, des os en croix et au milieu, dans un flamboiement, un nom, le nom

adoré, Yann Gaos!... Alors elle se dressa tout debout, en poussant un cri rauque de la gorge,

comme une folle...

Dehors, il y avait toujours sur la terre la brume grise du matin: et les feuilles mortes continuaient d'entrer
en dansant.

Des pas dans le sentier! - Quelqu'un venait? - Alors elle se leva, bien droite; d'un tour de main rajusta sa
coiffe, se composa une figure. Les pas se rapprochaient, on allait entrer. Vite elle prit un air d'être là par

hasard, ne voulant pas encore, pour rien au monde, ressembler à une femme de naufragé.

Justement c'était Fante Flory, la femme du second de la Léopoldine. Elle comprit tout de suite,
celle-ci, ce que Gaud faisait là; inutile de feindre avec elle. Et d'abord elles restèrent muettes l'une devant

l'autre, les deux femmes, épouvantées davantage et s'en voulant de s'être rencontrées dans un même

sentiment de terreur, presque haineuses.

- Tous ceux de Tréguier et de Saint-Brieuc sont rentrés depuis huit jours, dit enfin Fante, impitoyable,
d'une voix sourde et comme irritée.

Elle apportait un cierge pour faire un voeu.

- Ah! oui... un voeu... Gaud n'avait pas encore voulu y songer, à ce moyen des désolées. Mais elle entra
dans la chapelle, derrière Fante, sans rien dire, et elles s'agenouillèrent près l'une de l'autre comme deux

soeurs.

A la Vierge Étoile-de-la-mer, elles dirent des prières ardentes, avec toute leur âme. Et puis bientôt on
n'entendit plus qu'un bruit de sanglots, et leurs larmes pressées commencèrent à tomber sur la terre...

Elles se relevèrent plus douces, plus confiantes. Fante aida Gaud qui chancelait et, la prenant dans ses
bras, l'embrassa.

Ayant essuyé leurs larmes, arrangé leurs cheveux, épousseté le salpêtre et la poussière des dalles sur leur
jupon à l'endroit des genoux, elles s'en allèrent sans plus rien se dire, par des chemins différents.

VIII

Cette fin de septembre ressemblait à un autre été un peu mélancolique seulement. Il faisait vraiment si
beau cette année là que, sans les feuilles mortes qui tombaient en pluie trist par les chemins, on eût dit le

goi mois de juin. Les maris, les fiancés, les amants étaient revenus, et partout c'était la joie d'un second

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