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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Il lui fallut s'arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors elle s'assit, au pied d'une dernière grande
croix, qui est là plantée parmi les ajoncs et les pierres. Comme c'était un point élevé, la mer vue de là

semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que cette Léopoldine, en s'éloignant,

s'élevait peu à peu, toute petite, sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes

ondulations lentes, - comme les derniers contre-coups de quelque tourmente formidable qui se serait

passée ailleurs, derrière l'horizon; mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout

demeurait paisible.

Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la physionomie de ce navire, sa
silhouette de voiture et de carène, afin de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même

place, l'attendre.

Des levées énormes de houle continuaient d'arriver de l'ouest régulièrement l'une après l'autre, sans arrêt,
sans trêve, renouvelant leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux mêmes places

pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c'était étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette

sérénité de l'air et du ciel; c'était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait déborder et envahir les

plages.

Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine, perdue. Des courants sans
doute l'entraînaient, car les brises de cette soirée étaient faibles et pourtant elle s'éloignait vite. Devenue

une petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre l'extrême bord du cercle des choses

visibles, et entrer dans ces au-delà infinis où l'obscurité commençait à venir.

Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu, Gaud rentra chez elle, en somme assez
courageuse malgré les larmes qui lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus

sombre s'il était parti encore comme les deux autres années, sans même un adieu! Tandis qu'à présent

tout était changé, adouci; il était tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ, qu'en

s'en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la consolation et l'attente délicieuse de cet au

revoir
qu'ils s'étaient dit pour l'automne.

III

L'été passa, triste, chaud, tranquille. Elle, guettant les premières feuilles jaunies, les premiers
rassemblements d'hirondelles, la pousse des chrysanthèmes.

Par les paquebots de Reickawick et par les chausseurs, elle lui écrivit plusieurs fois; mais on ne sait
jamais bien si ces lettres arrivent.

A la fin de juillet, elle en reçut un de lui. Il l'informait qu'il était en bonne santé à la date du 10 courant,
que la saison de la pêche s'annonçait excellente et qu'il avait déjà quinze cents poissons pour sa part. D'un

bout à l'autre c'était dit dans le style naïf et calqué sur le modèle uniforme de toutes les lettres de ces

Islandais à leur famille. Les hommes élevés comme Yann ignorent absolument la manière d'écrire les

mille choses qu'ils pensent, qu'ils sentent ou qu'ils rêvent. Étant plus cultivée que lui, elle sut donc faire

la part de cela et lire entre les lignes la tendresse profonde qui n'était pas exprimée. A plusieurs reprises,

dans le courant de ses quatre pages, il lui donnait le nom d'épouse, comme trouvant plaisir à le répéter. Et

d'ailleurs, l'adresse seule: A Madame Marguerite Gaos, maison Moan, en Ploubazlanec, était déjà

une chose qu'elle relisait avec joie. Elle avait encore eu si peu le temps d'être appelée: Madame

Marguerite Gaos!...

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