bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

définitivement que le soir; c'était donc là qu'ils s'étaient donné un dernier rendez-vous. En effet, il revint,
dans la yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.

A terre, où l'on ne sentait point la houle, c'était toujours le même beau temps printanier, le même ciel
tranquille. Ils sortirent un moment sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade

d'hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient sans but, en rebroussant vers Paimpol, et

bientôt se trouvèrent près de leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils entrèrent

donc encore une dernière fois chez eux, où la grand'mère Yvonne fut saisie de les voir reparaître

ensemble.

Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses qu'il laissait dans leur armoire;
surtout pour ses beaux habits de noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. - A bord des

navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. - Et Gaud souriait de le voir faire son entendu; il

pouvait être bien sûr pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec amour.

D'ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en causaient pour causer, pour se donner
le change à eux-mêmes...

Yann raconta qu'à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les postes de pêche et que, lui,
était très content d'avoir gagné l'un des meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque

rien des choses d'Islande:

- Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des trous qui sont percés à certaines
places et que nous appelons trous de mecques; c'est pour y planter des petits supports à rouet dans

lesquels nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces trous-là aux dés, ou bien avec

des numéros brassés dans le bonnet du mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la

campagne après, l'on n'a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l'on ne change plus. Eh bien, mon poste

à moi se trouve sur l'arrière du bateau, qui est, comme tu dois savoir, l'endroit où l'on prend le plus de

poissons; et puis il touche aux grand haubans où l'on peut toujours attacher un bout de toile, un

cirage, enfin un petit abri quelconque, pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de

là-bas; - cela sert, tu comprends; on n'a pas la peau si brûlée, pendant les mauvais grains noirs, et les

yeux voient plus longtemps clair.

... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d'effaroucher les instants qui leur restaient, de faire fuir le
temps plus vite. Leur causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement finir; les plus

insignifiantes petites choses qu'ils se disaient semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...

A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et ils se serrèrent l'un contre l'autre
sans plus rien dire, dans une longue étreinte silencieuse.

Ils s'embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un vent léger qui se levait dans l'ouest.
Lui, qu'elle reconnaissait encore, agita son bonnet d'une manière convenue. Et longtemps elle regarda, en

silhouette sur la mer, s'éloigner son Yann. - C'était lui encore, cette petite forme humaine debout, noire

sur le bleu cendré des eaux, - et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui persistent à

fixer se troublent et ne voient plus...

... A mesure que s'en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par un aimant, suivait à pied le
long des falaises.

< page précédente | 90 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.