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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Elle se dégagea enfin, troublée tout à coup:

- Non, Yann!... grand'mère Yvonne pourrait nous voir!

Mais lui, avec un sourire, chercha les lèvres de sa femme encore et les reprit bien vite entre les siennes,
comme un altéré à qui on a enlevé sa coupe d'eau fraîche.

Le mouvement qu'ils avaient fait venait de rompre le charme de l'hésitation délicieuse. Yann, qui, aux
premiers instants, se serait mis à genoux comme devant la Vierge sainte, se sentit redevenir sauvage. Il

regarda furtivement du côté des vieux lits en armoire, ennuyé d'être aussi près de cette grand'mère,

cherchant un moyen sûr pour ne plus être vu; toujours sans quitter les lèvres exquises, il allongea le bras

derrière lui, et, du revers de la main, éteignit la lumière comme avait fait le vent.

Alors, brusquement, il l'enleva dans ses bras, avec sa manière de la tenir, la bouche toujours appuyée sur
la sienne, il était comme un fauve qui aurait planté ses dents dans une proie. Elle, abandonnait son corps,

son âme, à cet enlèvement qui était impérieux et sans résistance possible, tout en restant doux comme

une longue caresse enveloppante: il l'emportait dans l'obscurité vers le beau lit blanc à la mode des

villes
qui devait être leur lit nuptial...

Autour d'eux, pour leur premier coucher de mariage, le même invisible orchestre jouait toujours.

Houhou!... houhou!... Le vent tantôt donnait en plein son bruit caverneux avec un tremblement de rage;
tantôt répétait sa menace plus bas à l'oreille, comme par un raffinement de malice, avec des petits sons

filés, en prenant la voix flutée d'une chouette.

Et la grande tombe des marins était tout près, mouvante, dévorante, battant les falaises de ses mêmes
coups sourds. Une nuit ou l'autre, il faudrait être pris là dedans, s'y débattre, au milieu de la frénésie des

choses noires et glacées: - ils le savaient...

Qu'importe! Pour le moment, ils étaient à terre, à l'abri de toute cette fureur inutile et retournée contre
elle-même. Alors, dans le logis pauvre et sombre où passait le vent, ils se donnèrent l'un à l'autre, sans

souci de rien ni de la mort, enivrés, leurrés délicieusement par l'éternelle magie de l'amour...

VIII

Ils furent mari et femme pendant six jours.

En ce moment de départ, les choses d'Islande occupaient tout le monde. Des femmes de peine empilaient
le sel pour la saumure dans les soutes des navires; les hommes disposaient les gréements et, chez Yann,

la mère, les soeurs travaillaient du matin au soir à préparer les suroîts, les cirages, tout le

trousseau de campagne. Le temps était sombre, et la mer, qui sentait l'équinoxe venir, était remuante et

troublée.

Gaud subissait ces préparatifs inexorables avec angoisse, comptant les heures rapides des journées,
attendant le soir où, le travail fini, elle avait son Yann pour elle seule.

Est-ce que, les autres années, il partirait aussi? Elle espérait bien qu'elle saurait le retenir, mais elle
n'osait pas, dès maintenant, lui en parler... Pourtant il l'aimait bien, lui aussi; avec ses maîtresses d'avant,

jamais il n'avait connu rien de pareil; non, ceci était différent; c'était une tendresse si confiante et si

fraîche, que les mêmes baisers, les mêmes étreintes, avec elle étaient autre chose; et, chaque nuit,

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