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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
en effet, et Gaud se sentait le coeur serré par cette musique d'épouvante, que personne n'avait commandée pour leur fête de noces.
Sur les minuit, pendant une accalmie, Yann, qui s'était levé doucement, fit signe à sa femme de venir lui parler.
C'était pour s'en aller chez eux... Elle rougit, prise d'une pudeur, confuse de s'être levée... Puis elle dit que ce serait impoli, s'en aller tout de suite, laisser les autres.
- Non, répondit Yann, c'est le père qui l'a permis; nous pouvons.
Et il l'entraîna. Ils se sauvèrent furtivement.
Dehors ils se trouvèrent dans le froid, dans le vent sinistre, dans la nuit profonde et tourmentée. Ils se mirent à courir, en se tenant par la main. Du haut de ce chemin de falaise, on devinait sans les voir les lointains de la mer furieuse, d'où montait tout ce bruit. Ils couraient tous deux, cinglés en plein visage, le corps penché en avant, contre les rafales, obligés quelquefois de se retourner, la main devant la bouche, pour reprendre leur respiration que ce vent avait coupée.
D'abord, il l'enlevait presque par la taille, pour l'empêcher de traîner sa robe, de mettre ses beaux souliers dans toute cette eau qui ruisselait par terre; et puis il la pris à son cou tout à fait, et continua de courir encore plus vite... Non, il ne croyait pas tant l'aimer! Et dire qu'elle avait vingt-trois ans; lui bientôt vingt-huit; que, depuis deux ans au moins, ils auraient pu être mariés, et heureux comme ce soir.
Enfin ils arrivèrent chez eux, dans leur pauvre petit logis au sol humide, sous leur toit de paille et de mousse; - et ils allumèrent une chandelle que le vent leur souffla deux fois.
La vieille grand'mère Moan, qu'on avait reconduite chez elle avant de commencer les chansons, était là, couchée depuis deux heures dans son lit en armoire dont elle avait refermé les battants; ils s'approchèrent avec respect et la regardèrent par les découpures de sa porte afin de lui dire bonsoir si par hasard elle ne dormait pas encore. Mais ils virent que sa figure vénérable demeurait immobile et ses yeux fermés; elle était endormie ou feignait de l'être pour ne pas les troubler.
Alors ils se sentirent seuls l'un à l'autre.
Ils tremblaient tous deux, en se tenant les mains. Lui se pencha d'abord vers elle pour embrasser sa bouche: mais Gaud détourna les lèvres par ignorance de ce baiser-là, et, aussi chastement que le soir de leurs fiançailles, les appuya au milieu de la joue d'Yann, qui était froidie par le vent, tout à fait glacée.
Bien pauvre, bien basse, leur chaumière, et il y faisait très froid. Ah! si Gaud était restée riche comme anciennement, quelle joie elle aurait eue à arranger une jolie chambre, non pas comme celle-ci sur la terre nue... Elle n'était guère habituée encore à ces murs de granit brut, à cet air rude qu'avaient les choses; mais son Yann était là avec elle; alors, par sa présence, tout était changé, transfiguré, et elle ne voyait plus que lui...
Maintenant leurs lèvres s'étaient rencontrées, et elle ne détournait plus les siennes. Toujours debout, les bras noués pour se serrer l'un à l'autre, ils restaient là muets, dans l'extase d'un baiser qui ne finissait plus. Ils mêlaient leurs respirations un peu haletantes, et ils tremblaient tous deux plus fort, comme dans une ardente fièvre. Ils semblaient être sans force pour rompre leur étreinte, et ne connaître rien de plus, ne désirer rien au delà de ce long baiser.
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