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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Un noble corps, pas moins, que celui des zouaves,
Mais chez nous les braves

Narguent le destin,

Hurrah! Hurrah! vive le vrai marin!

Les couplets étaient dits par un des garçons d'honneur, d'une manière tout à fait langoureuse qui allait à
l'âme; et puis le choeur était repris par d'autres belles voix profondes.

Mais les nouveaux époux n'entendaient plus que du fond d'une sorte de lointain; quand ils se regardaient,
leurs yeux brillaient d'un éclat trouble, comme des lampes voilées; ils se parlaient de plus en plus bas, la

main toujours dans la main, et Gaud baissait souvent la tête, prise peu à peu, devant son maître, d'une

crainte plus grande et plus délicieuse.

Maintenant le cousin pilote faisait le tour de la table pour servir d'un certain vin à lui; il l'avait apporté
avec beaucoup de précautions, caressant la bouteille couchée, qu'il ne fallait pas remuer, disait-il.

Il en raconta l'histoire: un jour de pêche, une barrique flottait toute seule au large; pas moyen de la
ramener, elle était trop grosse; alors ils l'avaient crevée en mer, remplissant tout ce qu'il y avait à bord de

pots et de moques. Impossible de tout emporter. On avait fait des signes aux autres pilotes, aux autres

pêcheurs; toutes les voiles en vue s'étaient rassemblées autour de la trouvaille.

- Et j'en connais plus d'un qui était soûl, en rentrant le soir à Pors-Even.

Toujours le vent continuait son bruit affreux.

En bas, les enfants dansaient des rondes; il y en avait bien quelques-uns de couchés, - des tout petit Gaos,
ceux-ci; - mais les autres faisaient le diable, menés par le petit Fantec (en français: François) et le petit

Laumec (en français: Guillaume), voulant absolument aller sauter dehors, et, à toute minute, ouvrant la

porte à des rafales furieuses qui soufflaient les chandelles.

Lui, le cousin pilote, finissait l'histoire de son vin pour son compte, il en avait eu quarante bouteilles; il
priait bien qu'on n'en parlât pas, à cause de M. le commissaire de l'inscription maritime, qui aurait pu lui

chercher une affaire pour cette épave non déclarée.

- Mais voilà, disait-il, il aurait fallu les soigner, ces bouteilles; si on avait pu les tirer au clair, ça serait
devenu tout à fait du vin supérieur; car, certes, il y avait dedans beaucoup plus de jus de raisin que dans

toutes les caves des débitants de Paimpol.

Qui sait où il avait poussé, ce vin de naufrage? Il était fort, haut en couleur, très mêlé d'eau de mer, et
gardait le goût âcre du sel. Il fut néanmoins trouvé très bon, et plusieurs bouteilles se vidèrent.

Les têtes tournèrent un peu; le son des voix devenait plus confus et les garçons embrassaient les filles.

Les chansons continuaient gaîment; cependant on n'avait guère l'esprit tranquille à ce souper, et les
hommes échangeaient des signes d'inquiétude à cause du mauvais temps qui augmentait toujours.

Dehors, le bruit sinistre allait son train, pis que jamais. Cela devenait comme un seul cri, continu, renflé,
menaçant, poussé à la fois, à plein gosier, à cou tendu, par des milliers de bêtes enragées.

On croyait aussi entendre de gros canons de marine tirer dans le lointain leurs formidables coups sourds:
et cela, c'était la mer qui battait de partout le pays de Ploubazlanec: - non, elle ne paraissait pas contente,

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