bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

- Quand j'étais quartier-maître canonnier, en fonctions de caporal d'armes sur la Zénobie, à Aden,
un jour, je vois les marchands de plumes d'autruche qui montent à bord (imitant l'accent de là-bas):

"Bonjour, caporal d'armes; nous pas voleurs, nous bons marchands." D'un paravirer je te les fais

redescendre quatre à quatre: "Toi, bon marchand, que je dis, apporte un peu d'abord un bouquet de

plumes pour me faire cadeau; nous verrons après si on te laissera monter avec ta pacotille." Et je m'en

serais fait pas mal d'argent au retour, si je n'avais pas été si bête! (Douloureusement): mais, tu sais, dans

ce temps j'étais jeune homme... Alors, à Toulon, une connaissance à moi qui travaillait dans les modes...

Allons bon, voici qu'un des petits frères d'Yann, un futur Islandais, avec une bonne figure rose et des
yeux vifs, tout d'un coup se trouve malade pour avoir bu trop de cidre. Bien vite il faut l'emporter, le petit

Laumec, ce qui coupe court au récit des perfidies de cette modiste pour avoir ces plumes...

Le vent dans la cheminée hurlait comme un damné qui souffre; de temps en temps, avec une force à faire
peur, il secouait toute la maison sur ses fondements de pierre.

- On dirait que ça le fâche, parce que nous sommes en train de nous amuser, dit le cousin pilote.

- Non, c'est la mer qui n'est pas contente, répondit Yann, en souriant à Gaud, - parce que je lui avais
promis mariage.

Cependant, une sorte de langueur étrange commençait à les prendre tous deux; ils se parlaient plus bas, la
main dans la main, isolés au milieu de la gaîté des autres. Lui, Yann, connaissant l'effet du vin sur le

sens, ne buvait pas du tout ce soir-là. Et il rougissait à présent, ce grand garçon, quand quelqu'un de ses

camarades islandais disait une plaisanterie de matelot sur la nuit qui allait suivre.

Par instants aussi il était triste, en pensant tout à coup à Sylvestre... D'ailleurs, il était convenu qu'on ne
devait pas danser à cause du père de Gaud et à cause de lui.

On était au dessert; bientôt allaient commencer les chansons. Mais avant, il y avait les prières à dire, pour
les défunts de la famille; dans les fêtes de mariage, on ne manque jamais à ce devoir de religion, et quand

on vit le père Gaos se lever en découvrant sa tête blanche, il se fit du silence partout:

- Ceci, dit-il, est pour Guillaume Gaos, mon père.

Et, en se signant, il commença pour ce mort la prière latine:

- Pater noster, qui es in coelis, sanctificetur nomen tuum...

Un silence d'église s'était maintenant propagé jusqu'en bas, aux tablées joyeuses des petits. Tous ceux qui
étaient dans cette maison répétaient en esprit les mêmes mots éternels.

- Ceci est pour Yves et Jean Gaos, mes frères, perdus dans la mer d'Islande... Ceci est pour Pierre Gaos,
mon fils, naufragé à bord de la Zélie...

Puis, quand tous ces Gaos eurent chacun leur prière, il se tourna vers la grand'mère Yvonne:

- Ceci, dit-il, est pour Sylvestre Moan. Et il en récita une autre encore. Alors Yann pleura.

- ..._Sed libera nos a malo, Amen.

Les chansons commencèrent après. Des chansons apprises au service, sur le gaillard d'avant, où il
y a, comme on sait, beaucoup de beaux chanteurs:

< page précédente | 82 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.