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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans le port de Paimpol, la bénédiction
des départs. Pour ce jour de fête, un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait une

grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres, d'avirons et de filets, trônait, douce et

impassible, la Vierge, patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours, de

génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux pour qui la saison allait être bonne,

- et les autres, ceux qui ne devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères, de fiancées et de soeurs, faisait
le tour du port, où tous les navires islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage. Le

prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et faisait les gestes qui bénissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque vide d'époux, d'amants et de fils. En
s'éloignant, les équipages chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie

Étoile-de-la-Mer.

Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.

Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre compagnons rudes, sur des planches
mouvantes, au milieu des eaux froides de la mer hyperborée.

Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé ce navire qui portait son nom.

La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la Marie suivait l'usage de beaucoup d'Islandais,
qui est de toucher seulement à Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend bien

sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on achète le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour quelques jours les équipages
robustes, avides de plaisir, grisés par ce lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les

femmes.

Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à Paimpol ou dans les chaumières
éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances.

Presque toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant, et qui attendent des parrains

pour recevoir le sacrement du baptême: - il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande

dévore.

III

A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y avait deux femmes très occupées à
écrire une lettre.

Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont l'appui, en granit ancien et massif, portait
une rangée de pots de fleurs.

Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une coiffe extrêmement grande, à la
mode d'autrefois; l'autre, une coiffe toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -

deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour quelque bel Islandais.

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille,

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