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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

toujours son petit châle, reteint une troisième fois - en noir, à cause de Sylvestre.

Et le vent secouait indistinctement tous ces invités; on voyait les jupes relevées et des robes retournées;
des chapeaux et des coiffes qui s'envolaient.

A la porte de l'église, les mariés s'étaient acheté, suivant la coutume, des bouquets de fausses fleurs pour
compléter leur toilette de fête. Yann avait attaché les siennes au hasard sur sa poitrine large, mais il était

de ceux à qui tout va bien. Quant à Gaud, il y avait de la demoiselle encore dans la façon dont ces

pauvres fleurs grossières étaient piquées en haut de son corsage - très ajusté, comme autrefois sur sa

forme exquise.

Le violonaire qui menait tout ce monde, affolé par le vent, jouait à la diable; ses airs arrivaient aux
oreilles par bouffées, et, dans le bruit des bourrasques, semblaient une petite musique drôle plus grêle

que les cris d'une mouette.

Tout Ploubazlanec était sorti pour les voir. Ce mariage avait quelque chose qui passionnait les gens, et on
était venu de loin à la ronde; aux carrefours des sentiers, il y avait partout des groupes qui stationnaient

pour les attendre. Presque tous les "Islandais" de Paimpol, les amis de Yann, étaient là postés. Ils

saluaient les mariés au passage; Gaud répondait en s'inclinant légèrement comme une demoiselle, avec sa

grâce sérieuse, et, tout le long de sa route, elle était admirée.

Et les hameaux d'alentour, les plus perdus, les plus noirs, même ceux des bois, s'étaient vidés de leurs
mendiants, de leurs estropiés, de leurs fous, de leurs idiots à béquilles. Cette gent était échelonnée sur le

parcours, avec des musiques, des accordéons, des vielles; ils tendaient leurs mains, leurs sébiles, leurs

chapeaux, pour recevoir des aumônes que Yann leur lançait avec son grand air noble, et Gaud, avec son

joli sourire de reine. Il y avait de ces mendiants qui étaient très vieux, qui avaient des cheveux gris sur

des têtes vides n'ayant jamais rien contenu; tapis dans les creux des chemins, ils étaient de la même

couleur que la terre d'où ils semblaient n'être qu'incomplètement sortis, et où ils allaient rentrer bientôt

sans avoir eu de pensées; leurs yeux égarés inquiétaient comme le mystère de leurs existences avortées et

inutiles. Ils regardaient passer, sans comprendre, cette fête de la vie pleine et superbe...

On continua de marcher au delà du hameau de Pors-Even et de la maison des Gaos. C'était pour se
rendre, suivant l'usage traditionnel des mariés du pays de Ploubazlanec, à la chapelle de la Trinité, qui est

comme au bout du monde breton.

Au pied de la dernière et extrème falaise, elle pose sur un seuil de roches basses, tout près des eaux, et
semble déjà appartenir à la mer. Pour y descendre, on prend un sentier de chèvre parmi des blocs de

granit. Et le cortège de noces se répandit sur la pente de ce cap isolé, au milieu des pierres, les paroles

joyeuses ou galantes se perdant tout à fait dans le bruit du vent et des lames.

Impossible d'atteindre cette chapelle; par ce gros temps, le passage n'était pas sûr, la mer venait trop près
pour frapper ses grands coups.

On voyait bondir très haut ses gerbes blanches qui, en retombant, se déployaient pour tout inonder.

Yann, qui s'était le plus avancé, avec Gaud appuyée à son bras, recula le premier devant les embruns. En
arrière, son cortège restait échelonné sur les roches, en amphithéâtre, et lui, semblait être venu là pour

présenter sa femme à la mer; mais celle-ci faisait mauvais visage à la mariée nouvelle.

En se retournant, il aperçut le violonaire, perché sur un rocher gris et cherchant à rattraper, entre deux

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