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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
De temps en temps, sur le banc de pierre, il s'allongeait, presque étendu, jetait la tête sur les genoux de Gaud, par câlinerie d'enfant pour se faire caresser, et puis se redressait bien vite, par convenance. Il eût aimé se coucher par terre à ses pieds, et rester là, le front appuyé sur le bas de sa robe. En dehors de ce baiser de frère qu'il lui donnait en arrivant et en partant, il n'osait pas l'embrasser. Il adorait le je ne sais quoi invisible qui était en elle, qui était son âme, qui se manifestait à lui dans le son pur et tranquille de sa voix, dans l'expression de son sourire, dans son beau regard limpide...
Et dire qu'elle était en même temps une femme de chair, plus belle et plus désirable qu'aucune autre; qu'elle lui appartiendrait bientôt d'une manière aussi complète que ses maîtresses d'avant, sans cesser pour cela d'être elle-même!... Cette idée le faisait frissonner jusqu'aux moelles profondes; il ne concevait pas bien d'avance ce que serait une pareille ivresse, mais il n'y arrêtait pas sa pensée, par respect, se demandant presque s'il oserait commettre ce délicieux sacrilège...
V
Un soir de pluie, ils étaient assis près l'un de l'autre dans la cheminée, et leur grand'mère Yvonne dormait en face d'eux. La flamme qui dansait dans les branchages du foyer faisait promener au plafond noir leurs ombres agrandies.
Ils se parlaient bien bas, comme font tous les amoureux. Mais il y avait, ce soir-là, de longs silences embarrassés, dans leur causerie. Lui surtout ne disait presque rien, et baissait la tête avec un demi-sourire, cherchant à se dérober aux regards de Gaud.
C'est qu'elle l'avait pressé de questions, toute la soirée, sur ce mystère qu'il n'y avait pas moyen de lui faire dire, et cette fois il se voyait pris: elle était trop fine et trop décidée à savoir; aucun faux-fuyant ne le tirerait plus de ce mauvais pas.
- De méchants propos, qu'on avait tenus sur mon compte? Demandait-elle.
Il essaya de répondre oui. De méchants propos, oh!... on en avait tenu beaucoup dans Paimpol, et dans Ploubazlanec...
Elle demanda quoi. Il se troubla et ne sut pas dire. Alors elle vit bien que se devait être autre chose.
- C'était ma toilette, Yann?
Pour la toilette, il est sûr que cela y avait contribué; elle en faisait trop, pendant un temps, pour devenir la femme d'un simple pêcheur. Mais enfin il était forcé de convenir que ce n'était pas tout.
- Était-ce parce que, dans ce temps là, nous passions pour riches? Vous aviez peur d'être refusé?
- Oh! non, pas cela.
Il fit cette réponse avec une si naïve sûreté de lui-même, que Gaud en fut amusée. Et puis il y eut de nouveau un silence pendant lequel on entendit dehors le bruit gémissant de la brise et de la mer.
Tandis qu'elle l'observait attentivement, une idée commençait à lui venir, et son expression changeait à mesure:
- Ce n'était rien de tout cela, Yann; alors quoi? Dit-elle en le regardant tout à coup dans le blanc des yeux, avec le sourire d'inquisition irrésistible de quelqu'un qui a deviné.
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