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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
Ils la choisirent noire, Gaud n'ayant pas fini le deuil de son père. Mais Yann ne trouvait rien d'assez joli dans les étoffes qu'on déployait devant eux. Il était un peu hautain vis-à-vis des marchands et, lui qui autrefois ne serait entré pour rien au monde dans aucune des boutiques de Paimpol, ce jour-là s'occupait de tout, même de la forme qu'aurait cette robe; il voulut qu'on y mît de grandes bandes de velours pour la rendre plus belle.
IV
Un soir qu'ils étaient assis sur leur banc de pierre dans la solitude de leur falaise où la nuit tombait, leurs yeux s'arrêtèrent par hasard sur un buisson d'épines - le seul d'alentour - qui croissait entre les rochers au bord du chemin. Dans la demi-obscurité, il leur sembla distinguer sur ce buisson de légères petites houppes blanches:
- On dirait qu'il est fleuri, dit Yann. Et ils s'approchèrent pour s'en assurer.
Il était tout en fleurs. N'y voyant pas beaucoup, ils le touchèrent, vérifiant avec leurs doigts la présence de ces petites fleurettes qui étaient tout humides de brouillard. Et alors, il leur vint une première impression hâtive de printemps; du même coup, ils s'aperçurent que les jours avaient allongé; qu'il y avait quelque chose de plus tiède dans l'air, de plus lumineux dans la nuit.
Mais comme ce buisson était en avance! Nulle part dans le pays au bord d'aucun chemin, on n'en eût trouvé un pareil. Sans doute, il avait fleuri là exprès pour eux, pour leur fête d'amour...
- Oh! nous allons en cueillir alors! dit Yann.
Et, presque à tâtons, il composa un bouquet entre ses mains rudes; avec le grand couteau de pêcheur qu'il portait à sa ceinture, il enleva soigneusement les épines, puis il le mit au corsage de Gaud:
- Là, comme une mariée, dit-il en se reculant comme pour voir, malgré la nuit, si cela lui seyait bien.
Au-dessous d'eux, la mer très calme déferlait faiblement sur les galets de la grève, avec un petit bruissement intermittent, régulier comme une respiration de sommeil; elle semblait indifférente, ou même favorable à cette cour qu'ils se faisaient là tout près d'elle.
Les jours leur paraissaient longs dans l'attente des soirées, et ensuite, quand ils se quittaient sur le coup de dix heures, il leur venait un petit découragement de vivre, parce que c'était déjà fini...
Il fallait se hâter pour les papiers, pour tout, sous peine de n'être pas prêt et de laisser fuir le bonheur devant soi, jusqu'à l'automne, jusqu'à l'avenir incertain...
Leur cour, faite le soir dans ce lieu triste, au bruit continuel de la mer, et avec cette préoccupation un peu enfiévrée de la marche du temps, prenait de tout cela quelque chose de particulier et de presque sombre. Ils étaient des amoureux différents des autres, plus graves, plus inquiets dans leur amour.
Il ne disait toujours pas ce qu'il avait eu pendant deux ans contre elle et, quand il était reparti le soir, ce mystère tourmentait Gaud. Pourtant il l'aimait bien, elle en était sûre.
C'était vrai, qu'il l'avait de tout temps aimée, mais pas comme à présent: cela augmentait dans son coeur et dans sa tête comme une marée, qui monte, jusqu'à tout remplir. Il n'avait jamais connu cette manière d'aimer quelqu'un.
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