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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
- Vous aurez froid, mes bons enfants, vous attraperez du mal. Ma Doué, ma Doué, rester dehors si tard, je vous demande un peu, ça a-t-il du bon sens?
Froid!... Est-ce qu'ils avaient froid, eux? Est-ce qu'ils avaient seulement conscience de quelque chose en dehors du bonheur d'être l'un près de l'autre?
Les gens qui passaient, le soir, dans le chemin, entendaient un léger murmure à deux voix, mêlé au bruissement que la mer faisait en dessous, au pied des falaises. C'était une musique très harmonieuse, la voix fraîche de Gaud alternait avec celle de Yann qui avait des sonorités douces et caressantes dans des notes graves. On distinguait aussi leurs deux silhouettes tranchant sur le granit du mur auquel ils étaient adossés: d'abord le blanc de la coiffe de Gaud, puis toute sa forme svelte en robe noire et, à côté d'elle, les épaules carrées de son ami. Aus-dessus d'eux, le dôme bossu der leur toit de paille et, derrière tout cela, les infinis crépusculaires, le vide incolore des eaux et du ciel...
Ils finissaient tout de même par rentrer s'asseoir dans la cheminée, et la vieille Yvonne, tout de suite endormie, la tête tombée en avant, ne gênait pas beaucoup ces deux jeunes qui s'aimaient. Ils recommençaient à se parler à voix basse, ayant à se rattraper de deux ans de silence; ayant besoin de se presser beaucoup pour se faire cette cour, puisqu'elle devait si peu durer.
Il était convenu qu'ils habiteraient chez cette grand'mère Yvonne qui, par testament, leur léguait sa chaumière; pour le moment, ils n'y faisaient aucune amélioration, faute de temps, et remettaient au retour d'Islande leur projet d'embellir un peu ce pauvre nid par trop désolé.
II
... Un soir, il s'amusait à lui citer mille petites choses qu'elle avait faites ou qui lui étaient arrivées depuis leur première rencontre; il lui disait même les robes qu'elle avait eues, les fêtes où celle était allée.
Elle l'écoutait avec une extrême surprise. Comment donc savait-il tout cela? Qui se serait imaginé qu'il y avait fait attention et qu'il était capable de le retenir?...
Lui, souriait, faisant le mystérieux, et racontait encore d'autres petits détails, même des choses qu'elle avait presque oubliées.
Maintenant, sans plus l'interrompre, elle le laissait dire, avec un ravissement inattendu qui la prenait tout entière; elle commençait à deviner, à comprendre: c'est qu'il l'avait aimée, lui aussi, tout ce temps - là!... Elle avait été sa préoccupation constante; il lui en faisait l'aveu naïf à présent!...
Et alors qu'est-ce qu'il avait eu, mon Dieu; pourquoi l'avait-il tant repoussée, tant fait souffrir?
Toujours ce mystère qu'il avait promis d'éclaircir pour elle, mais dont il reculait sans cesse l'explication, avec un air embarrassé et un commencement de sourire incompréhensible.
III
Ils allèrent à Paimpol un beau jour, avec la grand'mère Yvonne, pour acheter la robe de noces.
Parmi les beaux costumes de demoiselle qui lui restaient d'autrefois, il y en avait qui auraient très bien pu être arrangés pour la circonstance, sans qu'on eût besoin de rien acheter. Mais Yann avait voulu lui faire ce cadeau, et elle ne s'en était pas trop défendue: avoir une robe donnée par lui, payée avec l'argent de son travail et de sa pêche, il lui semblait que cela la fit déjà un peu son épouse.
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