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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande
qu'il ne l'eût été par d'habiles phrases, des reproches et des pleurs. Ils continuaient de marcher l'un près de l'autre, se rapprochant de la chaumière des Moan. - Pour jolie, elle l'avait toujours été comme personne, il le savait fort bien, mais il lui parut qu'elle l'était encore davantage depuis sa pauvreté et son deuil. Son air était devenu plus sérieux, ses yeux gris de lin avaient l'expression plus réservée et semblaient malgré cela vous pénétrer plus avant, jusqu'au fond de l'âme. Sa taille aussi avait achevé de se former. Vingt-trois ans bientôt; elle était dans tout son épanouissement de beauté.
Et puis elle avait à présent la tenue d'une fille de pêcheur, sa robe noire sans ornements et une coiffe tout unie; son air de demoiselle, on ne savait plus bien d'où il lui venait; c'était quelque chose de caché en elle-même et d'involontaire dont on ne pouvait plus lui faire reproche; peut-être seulement son corsage, un peu plus ajusté que celui des autres, par habitude d'autrefois, dessinant mieux sa poitrine ronde et le haut de ses bras... Mais non, cela résidait plutôt dans sa voix tranquille et dans son regard.
XVII
Décidément il les accompagnait, - jusque chez elles sans doute.
Ils s'en allaient tous trois, comme pour l'enterrement de ce chat, et cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête haute, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s'était presque subitement apaisée en route; d'elle-même, elle s'était recoiffée et, sans plus rien dire, elle commençait à les observer alternativement l'un et l'autre, du coin de son oeil qui était redevenu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu'elle avait reçu de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose, marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu'elle faisait, au lieu d'arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait s'évanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d'indécision pendant lesquelles il semble que le coeur cesse de battre. La grand'mère entra sans se retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but, probablement; qu'est-ce qu'il pouvait vouloir?... En passant le seuil, il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d'abord le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles noires, il s'en était approché lentement comme d'une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de revue silencieuse qu'il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux abandonnées qui s'étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n'y avait plus de la richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et involontairement les yeux de Yann revenaient là...
Il ne disait rien... Pourquoi ne s'en allait-il pas?... La vieille grand'mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout devant l'un l'autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme pour quelque interrogation suprême.
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