bibliotheq.net - littérature française
 

Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

ma bonne, tu comprends, j'en ai eu tant quand j'étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des
garçons qu'à cette heure, ma foi!...

Et, en disant cela, elle lançait en l'air ses pauvres mains ridées, avec un geste d'insouciance presque
libertine...

Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille petites choses qu'il avait faites
ou qu'il avait dites, toute la journée elle le pleura.

Oh! ces veillées d'hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu! Travailler ayant froid,
travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir

de Paimpol.

La grand'mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises,
les mains ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des

conversations avec elle.

- Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc? Dans mon temps à moi, j'en ai pourtant connu de
ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n'aurions pas l'air si triste, là, toutes les deux, si tu

voulais parler un peu.

Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu'elle avait apprises en ville, ou disait les noms des
gens qu'elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même

comme, du reste, tout au monde à présent, puis s'arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la

pauvre vieille endormie.

Rien de vivant, rien de jeune autour d'elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait
se consumer, solitaire et stérile...

Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lames s'entendait là comme dans
un navire en l'écoutant elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses

étaient le domaine; durant les grandes nuits d'épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du

dehors, elle songeait avec plus d'angoisse à lui.

Et puis seule, toujours seule avec cette grand'mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait
dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d'armoires,

qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne se

sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà

presque des leurs...

Tou à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de
voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D'un ton guilleret qui donnait froid à l'âme, la voix chantait:

Pour la pêche d'Islande, mon mari vient de partir, Il m'a laissé sans le sou,
Mais..., trala, trala la lou...

Et allors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie des folles.

La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on l'entendait presque sans répit
ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux

< page précédente | 67 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.