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Pierre Loti - Pêcheur d'Islande

Il y avait une photographie de Sulvestre en matelot, dans un cadre, accrochée au granit du mur. Sa
grand'mère y avait attaché sa médaille militaire, avec une de ces paires d'ancres en drap rouge que les

marins portent sur la manche droite, et qui venait de lui; Gaud lui avait aussi acheté à Paimpol une de ces

couronnes funéraires en perles noires et blanches dont on entoure, en Bretagne, les portrait des défunts.

C'était là son petit mausolée, tout ce qu'il avait pour consacrer sa mémoire, dans son pays breton...

Les soirs d'été, elle ne veillaient pas, par économie de lumière; quand le temps était beau, elles
s'asseyaient un moment sur un banc de pierre, devant la maison, et regardaient le monde qui passait dans

le chemin un peu aud-dessus de leur tête.

Ensuite la vieille Yvonne se couchait dans son étagère d'armoire, et Gaud, dans son lit de demoiselle; là,
elle s'endormait assez vite, ayant beaucoup travaillé, beaucoup marché, et songeant au retour des

Islandais et fille sage, résolue, dans un trouble trop grand...

XIII

Mais un jour, à Paimpol, entendant dire que la Marie venait d'arriver, elle se sentit prise d'une
espèce de fièvre. Tout son calme d'attente l'avait abondonnée; ayant brusqué la fin de son ouvrage, sans

savoir pourquoi, elle se mit en route plus tôt que de coutume, - et, dans le chemin, comme elle se hâtait,

elle le reconnut de loin qui venait à l'encontre d'elle.

Ses jambes tremblaient et elle les sentait fléchir. Il était déjà tout près, se dessinant à vingt pas à peine,
avec sa taille superbe, ses cheveux bouclés sous son bonnet de pêcheur. Elle se trouvait prise si au

dépourvu par cette rencontre, que vraiment elle avait peur de chanceler, et qu'il s'en aperçût; elle en serait

morte de honte à présent... Et puis elle se croyait mal coiffée, avec un air fatigué pour avoir fait son

ouvrage trop vite; elle eût donné je ne sais quoi pour être cachée dans les touffes d'ajoncs, disparue dans

quelque trou de fouine. Du reste, lui aussi avait eu un mouvement de recul, comme pour essayer de

changer de route. Mais c'était trop tard: ils se croisèrent dans l'étroit chemin.

Lui, pour ne pas la frôler, se rangea contre le talus, d'un bond de côté comme un cheval ombrageaux qui
se dérobe, en la regardant d'une manière furtive et sauvage.

Elle aussi, pendant une demi-seconde, avait levé les yeux, lui jetant malgré elle-même une prière et une
angoisse. Et, dans ce croisement involontaire de leurs regards, plus rapide qu'un coup de feu, ses

prunelles gris de lin avaient paru s'élargir, s'éclairer de quelque grande flamme de pensée, lancée une

vraie lueur bleuâtre, tandis que sa figure était devenue toute rose jusqu'aux tempes, jusque sous les

tresses blondes.

Il avait dit en touchant son bonnet:

- Bonjour, mademoiselle Gaud!

- Bonjour, monsieur Yann, répondit-elle.

Et ce fut tout; il était passé. Elle continua sa route, encore tremblante, mais sentant peu à peu à mesure
qu'il s'éloignait, le sang reprendre son cours et la force revenir...

Au logis, elle trouva la vieille Moan assise dans un coin, le tête entre ses mains, qui pleurait, qui faisait
son hi hi hi!_de petit enfant, toute dépeignée, sa queue de cheveux tombée de son serre-tête comme

un maigre écheveau de chanvre gris:

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